
Après Un chapeau de paille d’Italie et Les Fausses confidences, Alain Françon retrouve le Théâtre de la Porte Saint-Martin pour un Mariage de Figaro à mi-chemin entre Marivaux et Labiche. Présentée sous son titre d’origine (La Folle Journée), la pièce révèle toute la virtuosité de l’écriture de Beaumarchais, mais souffre d’un casting de stars (Vincent Dedienne, Noémie Lvovsky, Alix Poisson, Micha Lescot) à l’interprétation assez inégale.
Face à la dernière mise en scène d’Alain Françon pour le Théâtre de la Porte Saint-Martin, quelques questions s’imposent : pourquoi donc le comte Almaviva est-il affublé d’une redingote du Second Empire, puis d’un costume trois-pièces, tandis que Figaro revêt une tenue de paysan du XVIIe siècle ? Et que dire de cette nuisette 1930 portée par la comtesse, dans une pièce dont l’action se passe dans l’Espagne du XVIIIe siècle ? C’est que, comme bien des spectacles du répertoire, La Folle Journée ou le Mariage de Figaro souffre de la maladie des costumes de théâtre : refusant la reconstitution historique ou la modernisation assumée, la direction artistique entretient ici un flou volontaire, en agglomérant les codes du vintage et de l’élégance passée pour signifier au grand public que tout ce qui est « vieux » n’est pas nécessairement ringard. Ce choix, qui ne paraît pas en être un, pourrait agacer ; il répond pourtant ici à une véritable volonté d’abstraction de la part du metteur en scène, destinée à libérer une pièce aussi légendaire que Le Mariage de Figaro de l’imagerie qui l’a figée. Il s’agit en effet de se départir d’une légende dorée, celle d’une comédie pré-révolutionnaire six fois censurée et dont le triomphe fut d’abord un succès de scandale. Conséquence de l’impertinence de son auteur, la postérité n’en a retenu que les morceaux de bravoure : l’un annonçant les remous de la Révolution française (le monologue de Figaro fustigeant la noblesse, à l’Acte V), l’autre préfigurant les revendications du féminisme moderne (celui de Marceline critiquant la bassesse des hommes, à l’Acte III). En reléguant volontairement les enjeux politiques de la pièce au second plan, Françon restitue au contraire l’écheveau complexe des intrigues croisées qui donnent à la pièce sa vitalité première, ce que résume parfaitement le titre originel (et désormais réhabilité) de Folle journée.
La veille de ses noces, Figaro apprend de Suzanne, sa promise, que le comte Almaviva, leur patron, la convoite également. De son côté, la comtesse n’est pas en reste et s’éprend de Chérubin, un petit page de passage. À ce quintet amoureux s’ajoute Marceline, une mégère éprise de Figaro, qui entend empêcher son futur mariage avec Suzanne. L’importance donnée aux intrigues amoureuses, aux jeux de dupes et aux quiproquos improbables (notamment la révélation de la filiation de Figaro) fait de la pièce un prototype de vaudeville. Françon accentue cette dimension en laissant une place centrale à la musique (violonistes, accordéonistes et chanteurs interviennent sur scène), ainsi qu’aux ressorts canoniques du genre – tout l’Acte II, où Chérubin doit échapper au comte Almaviva, repose ainsi sur une longue scène « d’amant dans le placard ». À ce jeu-là, deux comédiens sortent du lot : on saluera les prestations remarquables de Micha Lescot, très inspiré en comte Almaviva, aussi serpentin que pervers, et de Nemo Schiffman (en alternance avec Axel Auriant), qui campe un Chérubin dont les contorsions physiques confinent au burlesque.
Durant les 2h15 de spectacle, le ballet des personnages confère à la pièce une dimension chorégraphique, renforcée par les décors épurés de Jacques Gabel. D’immenses portes y délimitent la scène et sont comme de vastes portiques où entrent, sortent et se cachent les amants éconduits. Les déplacements incessants des comédiens finissent ainsi par traduire les tourments intimes des personnages, tout en matérialisant la logorrhée verbale de la pièce, où chaque protagoniste commente, corrige et conteste les paroles des autres sur le mode de la joute oratoire. Le procès à l’Acte III constitue à cet égard le véritable cœur de la pièce. Dans le litige qui l’oppose à Marceline concernant un contrat de mariage signé plusieurs années auparavant, Figaro n’a d’autre recours que de contester la validité du document en exploitant une ambiguïté d’ordre orthographique : le papier du notaire comporte-t-il le mot « où » (qui confirmerait les noces de Figaro avec Marceline) ou bien « ou » (qui l’en exempterait) ? Plus que toute autre scène, celle-ci a sans doute retenu l’attention de Françon par sa portée théorique : sorte de mise en abyme au cours de laquelle Figaro se met littéralement en scène au cours de sa plaidoirie, elle révèle le fondement de l’écriture de Beaumarchais, soit un comique linguistique transformant les protagonistes en exégètes du texte de leur auteur.
Après Un chapeau de paille d’Italie de Labiche (2023) et Les Fausses confidences de Marivaux (2025), Françon trouve avec La Folle journée un point d’équilibre dans sa production récente, celui d’une rencontre entre l’écriture précieuse du XVIIIe siècle, soupesant chaque mot d’esprit, et un rythme effréné annonçant les comédies du XIXe siècle. Si réserve il y a devant ce dernier spectacle, elle tient toutefois à la capacité des comédiens à incarner cette mécanique comique. C’est le reproche que l’on pourra faire à la distribution : à côté de quelques comédiens chevronnés (Éric Berger, Guillaume Lévêque), elle réunit aussi des noms plus connus à la télévision (Alix Poisson) ou au cinéma (Noémie Lvovsky), dont le jeu, très inégal, peine à convaincre. Tête d’affiche de la pièce, Vincent Dedienne incarne à lui seul les qualités et les défauts de cette Folle Journée : tour à tour inspiré et effacé derrière le texte, il ne se distingue vraiment que lorsqu’il s’affranchit de son rôle pour retrouver ses maniérismes de jeu, bien connus des téléspectateurs qui l’ont vu chez Quotidien ou dans La Flamme. Ironie mordante, ton sarcastique et art du contretemps – Dedienne n’est jamais meilleur que lorsqu’il fait du Dedienne, au risque d’effacer un peu Figaro derrière sa propre persona. On le regrettera d’autant plus qu’il avait su trouver en Fadinard (le héros malheureux du Chapeau de paille d’Italie) un meilleur équilibre entre les exigences du personnage et son propre tempérament comique. Aussi cohérent soit-il, le spectacle n’en laisse pas moins un petit goût d’inachevé, tant sa mécanique, trop bien huilée, semble parfois fonctionner à vide, au point de réduire l’intérêt de la pièce à un divertissement de luxe. Mais peut-être est-ce là une dernière manière, pour Françon, de rester fidèle au texte de Beaumarchais, dont la morale hédoniste appelle à jouir sans lendemain des plaisirs futiles. C’est en tout cas ce que résume l’un des derniers couplets du finale chanté de la pièce, reproduit ici in extenso sur scène : « Si ce gai, ce fol ouvrage / Renfermait quelque leçon / En faveur du badinage / Faites grâce à la raison ».
La Folle Journée ou le Mariage de Figaro / De Beaumarchais / Mise en scène Alain Françon / Avec Vincent Dedienne, Noémie Lvovsky, Alix Poisson, Micha Lescot et Nemo Schiffman / 2h15 / Du 26 septembre au 31 décembre au théâtre de la Porte Saint-Martin.
