
La délocalisation a parfois du bon : en troquant ses plages du nord pour celles du sud de la France, Bruno Dumont insuffle une vitalité nouvelle à son cinéma, tout en revenant à l’enfance de l’art. Tout commence d’ailleurs par le passage d’un train sur un viaduc, évocation d’une vue Lumière originelle, qui place les aventures des gamin·es en contrebas sous les hospices d’un ravissement esthétique primitif. C’est ce que donne à ressentir l’emploi quasi-systématique d’un très grande angle et d’une caméra portée, langage inhabituel chez Dumont : coller au plus près des visages étranges de ces têtes blondes, attraper leurs déplacements imprévisibles, les yeux grands ouverts pour tout embrasser.
Ce renversement de la grammaire dumontienne s’accompagne d’une épure narrative : Geo, petit gringalet à la gestuelle incontrôlable, s’ennamourache d’Ève, fillette timide d’une bande rivale. Débarrassée ou presque du langage, leur bluette prend des atours mythologiques, saisie dans son essence la plus pure. L’occasion pour le cinéaste nordiste de visiter avec une espièglerie toute enfantine les principaux genres du cinéma, comme un passage en revue de son histoire au rythme erratique de ces Roméo et Juliette en dents de lait. Western, road movie, mélodrame, action, policier : au travers de ces différentes modalités filmiques, l’enfance apparaît comme un territoire autonome, profondément étranger au monde des adultes. Celui-ci se rappelle à eux par l’absence de fantaisie : ce sont les grilles gigantesques d’une villa, violence de classe qui sépare les amoureux·ses, ou bien le mégaphone d’un policier, irruption sonore rasoir qui sonne le glas de leurs plongeons trompe-la-mort.
Cinéaste du sacré tapi dans l’ordinaire, Dumont trouve dans ses petits personnages les figures idéales pour traquer la révélation. Langage balbutiant, gestuelle peu assurée, émotions illisibles : filmés par le réalisateur d’Hors Satan, les enfants s’apparentent à des humains pré-société, voire à des aliens – leurs figures étirées par le grand angle ne disent pas autre chose. Cette quête métaphysique transparaît aussi dans une certaine attention au territoire qui, ici, tranche nettement avec les plates étendues flamandes associées à son cinéma. Le turquoise de la mer et le rouge vif des roches vibrent d’une énergie minérale particulière, et Dumont joue habilement sur les échelles pour figurer, tout à tour, les bambins comme des géants, ou bien comme des lilliputiens crapahutant sur des montagnes. Même les trucages archaïques – on pivote la caméra à 90° pour créer l’illusion d’une ascension vertigineuse sur une paroi verticale – participe de cette déstabilisation des sens. Juchés au sommet de ces mastodontes volcaniques, Geo et ses ami·es semblent défier un courroux divin en s’envolant dans les cieux, avant de s’enfoncer dans le bleu des abysses. Un temps, le cinéma nous aura permis d’éprouver à nouveau les puissances illimitées du jeune âge.
Le Roches rouges / de Bruno Dumont/ Kaylon Lancel, Kelsie Verdeilles / France, Italie, Portugal / 1h30 / San Sebastián International Film Festival 2026 – Perlak.
