Minotaure

Actuellement au cinéma

© Anna Matveeva

La métaphore n’est pas forte. Pas très subtile. Le mythe grec raconte que Minos, roi de Crète, par rancune contre son peuple, sacrifiait tous les neuf ans quatorze enfants au Minotaure, monstre engendré par sa femme et le taureau blanc de Poséidon. En 2022, alors que la Russie vient d’agresser l’Ukraine, Gleb (Dmitri Mazourov), un chef d’entreprise, est chargé par le maire, avec plusieurs de ses confrères, de sélectionner quatorze de ses employés pour nourrir le front ukrainien. Minotaure, c’est l’État, bien sûr. L’État dévorant ses enfants dont Gleb est le suppôt, alors que de toutes parts la polis russe s’ébrèche, fuit comme un robinet corrodé. Les hommes fuient le pays, les épouses s’échappent du foyer. Parce que ce contexte de guerre en Ukraine, Andreï Zviaguintsev le greffe au scénario de La Femme infidèle de Claude Chabrol (1969). Un glissement contextuel du film qui épaissit à trop gros traits, tout en la réduisant, la charge sociologique et politique du drame adultérin qu’esquissait plus finement l’écriture chabrolienne.

Si, de l’œuvre originale, Minotaure reprend l’essentiel des situations ainsi que leur enchaînement, le regard de Zviaguintsev implique toutefois nécessairement – et bien heureusement – plusieurs écarts formels qui dépeignent une élite russe dévitalisée. Laquelle connote un régime mourant dont les accès belliqueux semblent le symptôme paradoxal. Comme la pulsion meurtrière de Gleb, fatale pour l’amant de sa femme Galina (Iris Lebedeva), aura tout de la morsure subite d’un animal blessé, acculé. La minéralité cristalline des décors, la transparence glaciale des murs de la maison, les teintes désaturées, bleutées et brunâtres de l’image qui habillent la raideur des cadrages composent le tableau d’un couple asphyxié par son mode de vie et d’une classe bourgeoisie éthérée, flottant au-dessus du vulgaire. Pour qui faire le ménage, comme le dira un ami de Gleb, est une activité ressourçante. Là où le notable de Chabrol était interprété par un Michel Bouquet pathétique mais plein de verve, empreint de malice, ainsi d’une certaine vigueur, la mine souvent éteinte de Gleb reflète cet épuisement d’une classe, qui n’en est que plus mortifère.

Cette appréciation de la bourgeoisie russe comme une classe dévitalisée par ses privilèges distingue Zviaguintsev de Chabrol, autant que son usage habile du cadre pour traduire la nature des rapports entre les personnages. Galina en franchit régulièrement les bords ; comprenons : les bords de la sphère conjugale. Ou lorsque Gleb et sa femme, mutiques, dînent avec leurs amis, ils se voient relégués presque hors champ, exclus des autres couples. Mais ce travail rigoureux du cadre et du plan participe, in fine, à étouffer le film à son tour.

La force de l’œuvre de Chabrol procédait d’une mise en scène qui savait faire surgir des moments, qui savait exprimer la monotonie d’une existence étouffée dans le confort sans s’échouer dans une monotonie formelle et dramatique. La séquence du meurtre se révélait à ce titre paradigmatique : le long dialogue inattendu entre Bouquet et Maurice Ronet retardait, semblait-t-il indéfiniment, ce que le spectateur redoutait, quand survenait tout à coup ce que l’on n’attendait plus, la violence animale transperçant la contenance bienséante du mari cocu. Le meurtre faisait l’effet d’un jaillissement, d’un débordement, tandis que rien ne survient chez Zviaguintsev, l’action s’enchaînant trop vite, et où le lien de cause à effet entre la découverte d’une photographie suggestive de l’épouse et le geste catastrophique est trop patent, trop prévisible. À Chabrol revient la vraie maîtrise. La maîtrise se niche où se feint la déprise, l’imprévu. Dans l’impression d’un surgissement.

Contrairement à La Femme infidèle, la monotonie du cadre bourgeois finit par contaminer la mise en scène de Minotaure. Peut-être parce que la clarté du discours critique, pamphlétaire, à l’égard de l’État russe importe plus à l’auteur que la profondeur trouble des affects de ses personnages. Parce que les idées lui importent plus que le sensible. Lui importent plus, ainsi, que le cinéma. Ce qui se dégage des photographies en atteste. Ce qu’y voit Gleb, et qui le fait vaciller, est une autre femme que son épouse. Une autre et la même. Tel est le nerf de l’infidélité, qu’avait déjà si bien vu l’auteur du Beau Serge : le sentiment que, soudainement, on n’est plus à sa place. Galina ne se sent plus à sa place dans son rôle d’épouse, de ménagère et de mère. Elle se sent désaxée de son rôle. Galina se découvre autre auprès de son photographe, comme l’Hélène jouée par l’inflammable Stéphane Audran chez Chabrol, qui offre à son amant un de ses cadeaux d’anniversaire de mariage car elle n’en aurait cure, alors qu’elle l’avait choisi. Parce que la femme d’aujourd’hui n’est plus la femme d’hier. Cette mélancolie, Chabrol prenait le temps de la sonder dans le regard de son acteur avant l’acte fatidique. Mélancolie qui n’apparaît jamais palpable dans Minotaure. Mélancolie que théorique, que l’on tire, non sans efforts, des photographies.

Ce trouble obscur des êtres, qui ailleurs se révèlent autre, Chabrol savait le déchaîner, jusqu’au dénouement mémorable de son film. Mémorable parce que scandaleux : cette déclaration d’amour malgré tout, malgré le crime. Parce que le crime. Une fin vertigineuse, tant sur le plan intime que politique, la morale des dominants prévalant sur celle des dominés, et la passion se ravivant dans le linceul du meurtre. Rien d’aussi sulfureux dans le remake de Zviaguintsev, paré certes des meilleures intentions, mais qui préfère, puisque l’on parle de Minotaure, non pas enfoncer des portes ouvertes, mais dérouler, en quelque sorte, un fil d’Ariane dans un couloir.

Minotaure / de Andreï Zviaguintsev / Avec Dmitri Mazourov, Iris Lebedeva, Boris Koudrine / France, Allemagne, Lettonie, Russie / 2h20 / Sortie le 14 octobre 2026.

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