Le Jour de son retour

Actuellement au cinéma

© Carlotta Films

Le rythme de croisière que suit Hong Sangsoo depuis désormais quelques années – avec deux, voire trois films par an – a eu raison d’une considération faussée de son œuvre récente. En dépit de son économie minimale, tournant à faibles coûts et avec des équipes réduites, son cinéma est en réalité bien loin de l’épure, étiquette que beaucoup de ses adorateurs comme de ses détracteurs lui ont attribuée à tort et à travers. Le Jour de son retour, nouveau (et, pour l’instant, seul) cru de 2026, vient confirmer à nouveau que les surfaces modestes du cinéaste coréen cachent une belle complexité.

Suivant Bae Jeongsu (Song Seon-mi), une actrice sur le retour qui se livre à une journée d’interviews dans un petit restaurant, le long-métrage repose sur une structure solidement établie. Découpé en chapitres sobrement intitulés par des numéros, il nous fait suivre trois entretiens entre l’actrice et trois rédactrices différentes. Film-dispositif, donc, qui semble adopter dans un premier temps tous les effets à risque de ce genre d’exercice, entre son noir et blanc métallique et ses plans-séquences, prêts à asphyxier tout ce beau monde sous une forme imperturbable. Qu’on se rassure immédiatement : à l’inverse du récent Digger ou d’autres exercices de mise en scène (soi-disant) théâtraux qui prônent l’esthétisme avant tout, Le Jour de son retour fait d’emblée l’étalage de son dispositif-prétexte pour mieux y déployer des instances de réel. La mise en scène de Hong Sangsoo n’a ainsi, comme à son habitude, qu’un seul horizon – ses actrices – et, par conséquent, ne doit jamais s’imposer autrement que comme un socle du jeu.

Au fil des trois entretiens, il s’agit donc de construire des variations autour d’un même exercice et de ses participantes. Qu’une journaliste saisisse ou non son crayon, que Bae Jeongsu prenne une bière ou non, le détail acquiert, par ledit dispositif, un statut nouveau, capable de devenir à lui seul un micro-événement et, par extension, une modalité relationnelle. Trois entretiens, ce sont ainsi trois relations qui se déploient en profondeur et en ambiguïtés, à la manière de celles que seuls des cinéastes du verbe comme Pagnol ou Guitry avaient réussi à atteindre jusqu’ici.

En dépit de sa douceur apparente, Le Jour de son retour est souvent le théâtre d’une violence souterraine. Évidemment, cette dernière se pare des atours du jeu des apparences, entre fausse politesse et questions faussement innocentes, mais se montre insidieusement. Une bière que l’on refuse par peur de prendre du poids et donc de perdre des rôles, une réponse que l’on souhaite conserver malgré le désaccord de l’interlocutrice : l’interview a beau être un jeu qui se construit sur le faux, les percées de sincérité qu’il laisse parfois poindre ramènent inévitablement à un réel qui déborde de l’exercice.

Que ce soit par ces quelques répliques ou par le simple son des cuisiniers qui s’affairent en fond sonore, Le Jour de son retour rappelle ainsi constamment que son cadre n’est jamais la limite du monde qu’il filme. Dès lors, c’est aussi par un intelligent travail du champ que le cinéaste contient ou non toutes ses possibles perturbations. La bière, objet central du film, est à elle seule porteuse de toutes les promesses, aussi bien pour l’actrice – désir de laisser-aller, mais également retour d’une addiction – que pour notre regard, à qui elle promet à son tour de briser la dynamique du film, son éternel plan large et ses répétitions par dizaines. Sa sa démocratisation au fil des trois entretiens – elle est refusée et absente lors du premier, intervient au cours du deuxième, puis accompagne l’intégralité du troisième – coïncident dès lors avec un exercice de l’interview qui se relâche progressivement pour revenir peu à peu à ce qui se rapproche le plus d’un rapport humain.

Si la dernière partie du film, qui s’attache à rejouer les trois entretiens, finit par refuser la bière, c’est précisément parce que le réel qui affleure dans certains entretiens, qu’il soit positif ou négatif, doit être corrigé. Le Jour de son retour a beau prétendre à la légèreté, toute sa complexité réside dans ce qu’il laisse transparaître d’un certain jeu sociétal. Les réalisateurs draguent hors champ, à l’abri de tout jugement, les journalistes tirent profit de leur sujet, mais c’est bel et bien l’actrice qui paie pour avoir voulu sortir du dispositif. Refuser la bière, c’est refuser le réel, mais aussi se prémunir contre tous ses débordements.

Le Jour de son retour / De Hong Sangsoo / Avec Song Sunmi, Cho Yunhee, Park Miso, Kim Sunjin, Ha Seongguk / 1h25 / Corée du Sud / Au cinéma le 14 octobre 2026.

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