
Chez Jane Schoenbrun, les images finissent toujours par déborder de l’écran. Après We’re All Going to the World’s Fair et I Saw the TV Glow, qui exploraient déjà leur pouvoir de fascination et de dissociation, Teenage Sex and Death at Camp Miasma chemine vers un versant plus optimiste en s’intéressant davantage à ce qu’elles font au corps et comment elles façonnent le désir.
Kris, jeune réalisatrice queer et avatar évident de Schoenbrun, est chargée par un grand studio, après sa réalisation remarquée d’un remake arty de Psychose, de ressusciter Camp Miasma, franchise horrifique des années 1980 devenue culte pour sa transphobie. L’enjeu est alors de réhabiliter la franchise dans une entreprise de récupération queer destinée autant à décrasser son imaginaire réactionnaire qu’à retourner contre lui les stigmates du film d’horreur. Comment reprendre un imaginaire qui a longtemps fait du désir queer une menace pour mieux le subvertir de l’intérieur ?
Pour préparer ce film, Kris retrouve Billie Presley (Gillian Anderson), star déchue du premier volet dans lequel elle incarnait la final girl qui vit désormais recluse dans le décor fictif du premier film. Ce qui devait être un simple travail de documentation devient bientôt une expérience de contamination entre fiction et réel où le cinéma d’horreur se transforme en réflexion sur le désir et la jouissance.
Car Teenage sex and death… est moins un film dans le film qu’une machine à produire de l’indistinction. Schoenbrun entretient délibérément la confusion entre ce que Kris tourne et ce que nous voyons jusqu’à faire du spectateur le captif d’un dispositif dont les niveaux ne cessent de se brouiller. La mise en abyme n’a ici rien d’un simple jeu de virtuosité mais elle matérialise l’idée selon laquelle nous ne sommes jamais tout à fait à l’extérieur des images qui nous constituent.
Plus les strates narratives se superposent, plus il devient difficile de distinguer le plateau, le film projeté, le souvenir, le fantasme ou la scène vécue. À la manière d’un organisme qui ne cesse de se métamorphoser, Teenage Sex and Death prolifère plutôt qu’il ne progresse. Schoenbrun absorbe le slasher, la comédie romantique queer, la satire hollywoodienne, le making of dans une même matière mouvante. Les couleurs saturées, les décors ostensiblement artificiels, les textures visqueuses et la profusion d’objets dans le cadre participent de cette esthétique de la contamination où tout semble faux mais où rien n’est pour autant dépourvu de réalité affective.
Car la jouissance, chez Schoenbrun, suppose précisément de renoncer à la distance qui permettrait de distinguer le vrai du faux, le corps de son image et le spectateur de ce qu’il regarde. Il faut se laisser envahir par un flux des images et s’enfoncer dans les mises en abyme jusqu’à ce que les images cessent d’être de simples représentations pour devenir des espaces à habiter.
C’est dans le motif du regard que cette logique trouve peut-être sa forme la plus saisissante. Le masque du tueur, Little Death, créature formée d’une bouche d’aération enchâssant une multitude de cadres évoque un foyer optique. POV, focales superposées, demi-bonnettes… le regard se diffracte et se démultiplie jusqu’à devenir une matière quasi autonome circulant entre la subjectivité du tueur et des victimes. À travers Billie et Kris, deux générations se confrontent ainsi aux ruines d’une même culture populaire. Mais ce qui se transmet de l’une à l’autre ne relève pas seulement d’un héritage esthétique, ce sont aussi des peurs, des fantasmes et des manières de se regarder soi-même. Le queer, dès lors, n’est plus seulement une question de représentation, il devient une expérience physique de la transformation et de la porosité des identités.
C’est peut-être ce qui rend le film, sous son gore et son kitsch assumé, profondément tendre. Derrière la surenchère formelle se dessine une conception du cinéma comme espace de rencontre. Là où We’re All Going to the World’s Fair faisait de l’écran une surface dans laquelle se perdre en plongeant dans l’interface horrifique des jeux de rôle en ligne, Teenage sex and death… imagine au contraire le cinéma comme un lieu où les regards peuvent se croiser et finalement communier.
Le dernier plan en donne la formulation la plus simple. Au centre du masque du tueur, un œil cligne. Le geste répond au plan inaugural, où une caméra personnifiée par une respiration se déplace seule sur un plateau avant de rejoindre son trépied. Entre ces deux images, Schoenbrun aura fait du regard une matière vivante. Si au début, la caméra cherche son point de vue, à la fin, elle découvre un œil capable de nous regarder en retour. Teenage Sex and Death at Camp Miasma ne propose donc pas de sortir de la fiction, mais de se lover au cœur de l’artifice, là où le faux peut redevenir une manière d’éprouver le réel.
Teenage Sex and Death at Camp Miasma / De Jane Schoenbrun / Avec Hannah Einbinder, Gillian Anderson, Jack Haven et Patrick Fischler / 2h / Festival de Cannes 2026 – Un Certain Regard / Disponible sur MUBI à partir du 2 octobre.
