Aprile

Actuellement au cinéma / Ressortie

© StudioCanal / Malavida

En ce mois d’avril 1994, l’Italie vit naître deux êtres. Pietro Moretti, bébé chevelu de 4 kilos 200 grammes, naît par césarienne dans un hôpital romain. Silvio Berlusconi, homme d’affaires, propriétaire de presse, propulsé sur le devant de la scène politique en tant que premier ministre. Qu’ont de commun ces deux événements ? Une date conjointe, une étape dans la biographie de Nanni Moretti. Une puissante pulsion (ou répulsion dans le cas de Berlusconi) créatrice. En 1994, dans son Journal intime, Moretti se confiait déjà sur ses problèmes d’inspiration. Quatre ans plus tard, que lui reste-t-il à dire sur lui, sur son art ? Sur l’état de la gauche italienne, l’URSS tombée, le PCI dissous, ses rêves avec ? Un vide. Mais de ce vide, Moretti en tire un film : Aprile.  

Que faire ?

Un homme à la télé, costume impeccable et brushing parfait, s’adresse à ses spectateurs (ici, Nanni Moretti et sa mère). Il leur apprend que Berlusconi, face à l’adversité de ses nombreux détracteurs, a gagné. Que dire ? se demandent alors le cinéaste-acteur et sa mère. Ou plutôt, que faire ? (éternelle question léniniste qui accompagne toute la filmographie de Moretti). Que peut le cinéma ? Quel contre-champ offrir à l’invasion de la télé et de ses plans autoritaires dans les foyers italiens ? Face à l’assurance du journaliste (nulle hésitation, nulle contradiction), Moretti offre son doute en contre-champ. En 1998, la télévision italienne (y compris celle publique) est loin des pédagogies rosselliennes. N’y passent presque plus que des communiqués, des informations, au sens de Deleuze : un ensemble de mots d’ordre. Face au minuscule de la télé berlusconienne (petit écran, peu de pensée), Moretti ne fait pas le pari de l’épique et du grand (celui de Besson, d’Annaud et de leurs collègues états-uniens). Le cinéma de Moretti est celui d’une épopée intérieure où les idées passent, communiquent avec les spectateurs mais ne se présentent pas comme des évidences. Ce sont des spéculations. Du doute.

De ce doute naît une forme. Dans Aprile, le cinéaste-acteur se trouve bloqué. Son projet de music-hall sur un pâtissier trotskyste des années 50 (le même que dans Journal intime) l’effraie. Il porte en lui une mémoire (celle de l’Histoire d’une gauche aux ambitions révolutionnaires) qu’il ne parvient pas à partager. Lui vient alors l’idée d’un documentaire sur son présent : les élections législatives anticipées de 1996. À travers ce projet de film, Moretti cherche un peuple avec qui faire corps. Mais ce peuple, celui qu’il cherche à sonder avec ce documentaire, ne lui apparaît presque jamais au moment souhaité. Bien souvent, le cinéaste arrive trop tôt ou trop tard, constate sa solitude. Ici, Corrado Stajano, sénateur de gauche, fait ses cartons et abandonne la politique ; là, Moretti et son équipe attendent qu’un bateau de migrants albanais débarque depuis plusieurs jours en vain. Le cinéaste pousse ainsi à son paroxysme le propre du cinéma qui revient à enregistrer des choses qui ne sont déjà plus. Il se fait ainsi le témoin d’une mémoire qui s’évapore déjà ou ne s’est encore formée. Quelque chose qui lui (qui nous) échappe, que nos yeux ne peuvent cerner : l’Histoire qui passe et ne s’arrête pas.

C’est de cette inéluctable avancée des corps dans le Temps (dans l’Histoire donc) que Moretti tire son burlesque (un burlesque mental disait Daney). Ses obstacles ne sont plus matériels (un train, une porte, une tarte à la crème), mais de l’ordre de la psyché. Ai-je rêvé cela ? L’ai-je simplement pensé ou déjà réalisé ? L’Histoire me joue-t-elle un tour en se répétant ainsi ? Qu’en est-il de ce moi qui m’habite et que faire de cette enfance qui ne m’émeut plus ? Comme réponse à ces nombreux doutes, le cinéaste a besoin de partage, d’une mise en commun (d’un communisme pourrait-on oser dire). Le personnage Moretti est peut-être, en fin de compte, cet homme qui observe un groupe danser dans Caro Diario mais, trop maladroit, ne peut se joindre à eux et se fondre dans la communauté. Ne lui reste que le chant, la parole, l’expression cinématographique pour rencontrer un Autre et faire commun.

Palombella rossa se concluait (après que Moretti, amnésique chronique, se remémore son passé – Je suis communiste !) sur les paroles de Franco Battiato chantées en chœur par les spectateurs et les poloïstes. Ici, dans Aprile, ayant finalement saisi ce qui portait son envie de créer (je ne vais filmer que ce que j’aime, tout simplement), Moretti reprend le tournage de son music-hall. Le pâtisser trotskyste et ses collègues dansent devant la caméra. Derrière elle, Moretti et son équipe de tournage les suivent. Voilà peut-être l’objectif final de tout film de Moretti : filmer des gens partageant une danse, espérant que dans la salle, un spectateur tapotera son pied au même rythme qu’eux. Le partage comme geste de contestation, esquisse vers un avenir radieux.

Aprile / de Nanni Moretti / Avec Nanni Moretti, Silvia Nono, Silvio Orlando / Italie – France / 1h18 / Malavida Films / Ressortie le 30 septembre 2026

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