Écrire la vie : Annie Ernaux racontée par des lycéennes et des lycéens

Actuellement au cinéma

© Survivance

Écrire la vie, ce fut l’ambition littéraire d’Annie Ernaux, bien sûr, et c’est un peu celle aussi de Claire Simon au cinéma : filmer la vie, notamment la vitalité qui s’exprime des jeunes. Dans plusieurs lycées de France, de Cayenne à Sarcelles en passant par Villefranche sur Saône, des lycéennes et des lycéens dialoguent, discutent entre eux, ou avec leur professeur, autour de l’œuvre de l’écrivaine. Façon la plus adéquate, sans doute, de l’appréhender, le « je » chez Annie Ernaux ayant tendu constamment vers le « on » ; cela par un dispositif simple, auquel nous a habitué Simon, dont la simplicité nous ouvre à ce qu’on ne voit jamais : des jeunes qui parlent de littérature.

Parce que la parole contient beaucoup, et qu’elle est avant tout à regarder dans Écrire la vie. Aptitude exclusive du cinéma qui nous permet autant d’écouter que de nous adonner à l’observation d’un locuteur. Il va sans dire que les discours des élèves nous intéressent, nourris qu’ils sont de leur vécu, de leurs interrogations et préoccupations générationnelles, ou infléchis encore par leur milieu. On s’arrête sur le patois du père d’Annie à Cayenne, que l’on compare au Créole, ou l’on discute à Sarcelles du malaise ressenti à la découverte de Passion simple (1991), narrant un amour dévorant, et l’on débat ailleurs, plusieurs fois, sur la nature consentie ou non d’un rapport sexuel. L’enceinte de la classe apparaît poreuse aux expériences du dehors et individuelles des jeunes, ainsi qu’aux enjeux sociétaux de l’époque : la majorité des messieurs présents semble peiner à se projeter dans une expérience féminine.

Cette variété des expériences, selon la classe sociale ou le milieu géographique, la forme de Simon tend toutefois à la flouter conjointement, dans son souci d’illustrer peut-être l’universalité de la littérature d’Ernaux. Une forme qui fond les disparités dans une impression d’unité par la répétition du dispositif, exhalant in fine un parfum d’universalisme républicain plutôt naïf, que corrobore une séquence d’hommage à Samuel Paty et Dominique Bernard, loin d’être neutre symboliquement. Certains auront tôt fait – et n’y ont pas manqué – de s’exclamer qu’elle est belle la jeunesse. La jeunesse de la République. Sauf qu’il n’y a que des jeunes. Des jeunesses. Le titre, sur ce point, paraît pourtant absoudre le film : Annie Ernaux racontée par des lycéennes et des lycéens. Mais malgré le parler socialement marqué des élèves, et les percées dans les plans des dessous de leur vécu singulier, le geste de Simon, dont la caméra achèvera de contempler rêveuse et pleine d’espoir la silhouette s’éloignant d’une lycéenne écrivaine en herbe, laisse poindre une représentation un brin idéaliste de ce qu’on appelle trop rapidement « les jeunes ». Un peu de contextualisation sociologique, explicitant la voie générale des établissements et la spécialisation des élèves en HLP (Humanités, Littérature, et Philosophie), n’aurait, pour une fois, pas fait de mal, dissipant ainsi tout malentendu quant à la vision de Simon.

Cet écueil mis à part, avec lequel flirtait déjà Apprendre, la beauté d’Écrire la vie émane donc des corps, de ces corps jeunes qui parlent et qui écoutent dans le cadre, repoussant presque hors-champ les adultes. Du cinéma s’écrit au gré des gros plans qui saisissent les manifestations physiques d’une pensée en mouvement toujours déplacée et réactivée par le discours de l’autre, à voir dans les yeux qui se tournent vers le ciel, les visages qui cherchent laborieusement à sortir le mot juste. La pensée engage le corps, et la littérature, l’expérience comme les idées qu’elle suscite, se révèle bien vivante. On s’émeut de voir ce jeune homme dont la posture, embarrassée, signifie le bouleversement provoqué par L’Autre Fille (2011) alors qu’il explique avoir appris il y a peu, comme la narratrice, un secret de famille. On s’implique dans l’échange de deux de ses camarades, s’opposant et cherchant la nature du sentiment d’Annie à l’égard de sa sœur disparue, s’imaginant à sa place pour mieux l’identifier. On se passionne d’écouter des jeunes femmes tâcher de répondre à l’œuvre en assignant le mot « viol » à une expérience sexuelle pourtant trouble aux yeux de celle qui l’a éprouvée. Se révèle là que la littérature et la vie, plus qu’elles ne se reflètent, communiquent. Et que pour comprendre, travailler la littérature, il faut que la littérature nous travaille.

Écrire la vie : Annie Ernaux racontée par des lycéennes et des lycéens / de Claire Simon / France / 1h30 / Sortie le 23 septembre 2026.

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