Le Garçon Nuage

© Kevin Hermen

Le seul en scène est devenu en quelques années la forme théâtrale de référence : face aux coupes budgétaires que subie incessamment la culture, il s’avère particulièrement économe.  Mais, trop souvent, le seul en scène se voit associé à l’exercice du stand-up, qui n’est pourtant qu’une unique catégorie parmi celles qui le composent. Ethan Oliel choisit d’aller à l’encontre de ce registre pour redonner au seul en scène toute sa verve théâtrale.

Car la différence entre stand-up et seul en scène se niche certainement là : le quatrième mur. Le stand-up travaille un langage informel, avec une adresse directe aux spectateurs. Le « je » de l’humoriste doit faire écho avec les expériences du public. C’est le comédien qui nous interpelle, qui nous sollicite. Le cheminement est inverse dans Le Garçon Nuage : Ethan Oliel nous laisse venir à lui. Au « je », il préfère le « on ». L’acteur prend alors en charge l’identification du spectateur ; elle ne sera pas l’enjeu du spectacle. Il choisit également de délaisser la narration anecdotique et personnelle, au profit d’un récit réthorique et intime. Contrairement à de nombreux confrères qui débutent leur pièce en arrivant du public sur la scène (« je vais vous montrer en quoi vous êtes pareils que moi, en me distinguant de vous ») ; Oliel finit par quitter la scène pour partir dans la salle (« je vous ai conté combien j’étais différent, laissez-moi vous rejoindre »).

Si Oliel remporte en 2024 le Molière de la révélation masculine pour l’adaptation théâtrale du Cercle des Poètes disparus, c’est à un autre film de Peter Weir qu’on pense en voyant sur le plateau un escalier dirigé vers le mur. Dans The Truman Show, Truman Burbank s’enfuit d’une simulation parfaitement ordonnée, pour rejoindre le chaos de la réalité. Si la trajectoire des personnages est similaire, l’escalier d’Ethan Oliel ne mène pas au même endroit : pour lui, le chaos est en bas ; l’ordre est en haut. Plus de simulation mais un simulacre qu’il tente de faire perdurer. Le personnage ne comprend pas les normes du monde réel, et peine à interagir avec les autres. Lorsqu’il grimpe vers les nuages, il atteint un espace cotonneux où tout se met au diapason de son désir : l’harmonie. Mais le jeune homme dans la lune trébuche sur une étoile. En rencontrant une femme dont il tombe éperdument amoureux, il commence à faire sens du monde d’en bas. Le comédien raconte la l’élévation produite par l’amour et la chute causée par la rupture. Le « on » devient alors lui et ses émotions. Les différentes phases de la rupture laissent place aux personnages qu’elles engendrent. Ethan Oliel se joue, sous toutes les coutures, sous toutes les facettes. Il démontre que dans l’amour ou dans la douleur, on est toujours multiples. Non seulement car nos émotions peuvent être contradictoires mais aussi car elles sont la somme d’influences et de références diverses. Oliel s’inspire de plusieurs auteurs ; en première ligne Edmond Rostand, dont il reprend les vers à sa manière. L’acteur traverse sa rupture en alexandrins.

Sans craindre la désuétude du langage employé, Oliel lui appose une cadence de parole assez contemporaine. Le débit d’élocution tranche avec le vocabulaire choisit. Comme si le comédien tentait de contraindre sa pensée au rythme du siècle auquel il appartenait. Aujourd’hui, la philosophie de l’instant réclame de tout faire, tout dire avant qu’il ne soit trop tard. Or c’est paradoxalement en disant trop vite (« je t’aime », notamment) que les choses s’arrêtent et que les êtres se séparent.

Ethan Oliel joue des contrastes verbaux pour mieux peindre des tableaux, et alterne les performances physiques pour mieux donner à entendre. Le Garçon Nuage est un seul en scène comme on en voit plus trop. Et quel plaisir de se rendre au théâtre, pour y voir du théâtre…

Le Garçon Nuage / De et avec Ethan Oliel / 1h15 / Du 1er octobre au 3 janvier à la Scala Paris.

Avatar de Inconnu

Auteur : Chloé Caye

Rédactrice en chef : cayechlo@gmail.com ; 0630953176

Votre commentaire