
“This movie isn’t going to fix us” (comprendre “Ce film ne va pas nous réparer”, même si la traduction française use d’un verbe “réconcilier” moins riche) déclare Dominique (Havana Rose Liu) à Elle (Sophie Thatcher), son ex-amie et désormais belle-fille. Perdue au milieu d’un marasme narratif sans queue (quoique) ni tête, la réplique de Her Private Hell, dernière réalisation de Nicolas Winding Refn, a tout d’un aveu.
Quinze ans après Drive, son succès à la fois commercial et critique, et un passage à la série, les paillettes promises par le jeune danois ont depuis longtemps perdu de leur étincelle. Les retours au mieux mitigés sur cette nouvelle œuvre font état d’un verdict assez clair : le sigle NWR, des initiales un temps précieuses et encore brandies en introduction de chaque œuvre, n’a plus qu’une saveur désuète. Dès lors, dans ce climat, nulle réparation ou réconciliation (à chacun sa traduction) n’est effectivement possible ; l’œuvre de Refn est à l’heure du requiem.
Hôtels luxueux désertés, rues noyées dans le brouillard ou discothèques antiques, tous reconstitués en studio ou dans une imagerie numérique laiteuse : le Tokyo cyberpunk qui sert de décor à Her Private Hell a ainsi des allures de cimetière d’ancien démiurge, recroquevillé sur lui-même, ses anciennes chimères et ses éternels modèles. Si le brouillard revient si fréquemment, c’est qu’il n’y a précisément rien à voir au-delà. Quant aux si nombreuses fenêtres du Tower Hotel, où vivent nos héroïnes, elles ne donnent paradoxalement sur aucun réel, tout au plus rejouent-elles de vieux souvenirs.
Le meurtre inaugural, qu’Elle et Hunter (Kristine Froseth) observent depuis leur chambre, incarne à lui seul l’imaginaire posthume dans lequel se joue l’édifice de Refn. À l’inverse de ses prédécesseurs Hitchcock ou De Palma, l’événement n’y est plus une force narrative – on en fera une brève mention ultérieurement -, mais se réduit à sa plus simple expression figurative. Un corps, d’emblée et éternellement anonyme, ouvert en deux, vidé, puis éjecté dans un mystérieux brouillard.
Décrit de la sorte, Her Private Hell partagerait bien des tares avec un certain formalisme postmoderne à la Cattet/Forzani, trop occupé à théoriser par effets de montage pour trouver une quelconque chair à ses pantins. L’entreprise formelle de Refn, bien que partageant certaines références communes à la bisserie et ce désir morbide de la dévitaliser, poursuit in fine un objectif plus paradoxal. De Elle, jeune actrice inerte rongée par le désamour de son père, à K (Charles Melton), soldat stoïque arpentant les ruelles nocturnes pour venger sa fille, le personnage, chez Refn, est bel et bien dévoré de l’intérieur comme de l’extérieur par une stase quasi mystique. Ce sont des décennies de cinéma et des siècles de modèles narratifs qui les condamnent tous à une existence fabriquée et à des corps momifiés.
Her Private Hell ne se satisfait pourtant pas de cet état de fait, mais en cherche précisément les micro-points de friction. Le massacre graphique d’un gang de yakuzas par K, tout comme le duel d’aboiements entre les trois actrices, sont autant d’événements qui entendent mettre à mal la propre logique du film pour déceler, au fond des yeux, sur un sourire ou à travers la sueur d’un torse musculeux, la trace d’une humanité enfouie. Certes, Refn a souvent la main lourde dans ses percées grand-guignolesques et, au gré de quelques séquences elliptiques ou de l’omniprésente (mais sublime) bande originale de Pino Donaggio, tend parfois à désincarner formellement ses corps. Mais son sens du détail concret permet toujours à cette fragile entreprise de retomber sur ses pattes et, in fine, d’y trouver une miraculeuse émotion.
Le Leather Man, tueur mythologique apparaissant au gré de la brume qui envahit la ville, semble ici moins constituer une exception qu’incarner la forme ultime de cet horizon figuratif qui guette chacun des protagonistes de Refn. Face au poids de l’Histoire et des représentations qui les ont précédés, sa promesse de disparition relève autant de l’incarnation du cauchemar que d’un possible échappatoire pour chacun des protagonistes. Ce film ne les aura peut-être ni réparés ni réconciliés, mais il leur aura enfin offert la possibilité de faire un choix.
Her Private Hell / de Nicolas Winding Refn / Avec Charles Melton, Sophie Thatcher, Kristine Frøseth, Havana Rose Liu / Danemark, Etats-Unis / 1h50 / Sortie le 23 septembre 2026
