L’Inconnue

Festival La Rochelle Cinéma 2026

© Pathé Films

Après plus d’un siècle d’existence, le cinéma a profondément modifié les conditions de son propre regard. L’expérience du spectateur, autrefois traversée par une forme d’émerveillement presque mystique, s’est progressivement transformée en un exercice de décodage, dont le langage, à force de jaillir des mêmes conventions, est désormais perméable. Spectateurs et cinéastes, nourris par une consommation incessante d’images, évoluent désormais dans un univers largement autoréférentiel : le septième art évolue en vase clos, s’autocite à tout bout de champ, accumulant références, hommages et jeux d’échos interfilmiques. Dans ce paysage saturé, voir un film qui détonne est devenu denrée rare.

Cinq ans après Onoda – 10 000 nuits dans la jungle, œuvre séduisante mais parfois lestée par l’ombre de ses influences, qu’elles soient occidentales (Boorman, Ray) ou japonaises (Ichikawa, Mizoguchi, Tsukamoto), L’Inconnue arrive précédé d’une réputation clivante, largement alimentée par les nombreux échos contraires du récent Festival de Cannes. Pourtant, une fois confronté au film lui-même, le constat s’éloigne sensiblement des jugements enflammés qui ont accompagné sa présentation. Si L’inconnue détonne, ce n’est ni par provocation ni par démonstration de force, mais par une singularité plus souterraine et une étrangeté discrète ; celle des films qui resteront.

En suivant David Zimmerman (Niels Schneider), photographe iconoclaste qui se retrouve du jour au lendemain dans le corps d’Eva (Léa Seydoux), jeune femme rencontrée en soirée et avec qui il a couché, le nouveau long-métrage de Harari avance pourtant sur des terrains bien connus, non-exempts du poids des influences. Son dispositif de permutation des corps évoque aussi bien It Follows que la trilogie des Body Snatchers (en particulier la version de Ferrara) ; son personnage de photographe rappelle le David de Blow-Up et ses déambulations urbaines convoquent parfois les paysages désertés de la fin de L’Éclipse, tandis que certaines visions oniriques flirtent avec l’imaginaire hitchcockien. Pourtant, de cet ensemble de références ne surgit ni un simple collage ni un exercice de pastiche. Quelque chose d’autre s’en dégage, une sensation difficile à saisir, irréductible à la somme de ses influences.

Le cœur de cette étrangeté se niche dans une scène en apparence anodine. David monte dans la voiture d’un homme mystérieux (Jonathan Turnbull), qui affirme que sa sœur a traversé les mêmes événements que lui. Déjà fragilisé par sa nouvelle condition féminine et livré à lui-même, il se trouve davantage décontenancé lorsque son interlocuteur s’émeut à l’écoute de I Feel It Coming de The Weeknd, chanson qu’il avait l’habitude d’écouter avec sa sœur. Peu à peu, l’homme se tait tandis que la musique continue de résonner.

Voilà donc que la sempiternelle convention désormais usée avec plus ou moins de succès par le cinéma contemporain – la sempiternelle scène-d’écoute-d’un-tube-en-voiture – se trouve piratée de l’intérieur. D’abord parce qu’un effroi souterrain s’y infiltre : David, désormais dans un corps de femme, se trouve confronté à une peur nouvelle du masculin. Ensuite parce que le moment se prolonge au-delà de ce que la mécanique dramatique paraît exiger. Les signes du pathos ont été cochés, mais la scène persiste, s’étire, devient étrange à force de durer. Le trouble ne naît donc pas d’un imaginaire inédit – qui peut encore prétendre à une telle virginité ? – mais au contraire d’un territoire parfaitement connu. Harari reprend des formes, des situations et des affects déjà mille fois éprouvés pour les déplacer, en ouvrant dans leur familiarité même une brèche vers le mystère.

Ce projet esthétique – investir une forme familière pour y loger une présence étrangère – redouble en réalité le geste même du body-swap mis en scène par le film. Là où tant de récits de permutation corporelle s’appuient sur des explications, des règles ou des résolutions, L’Inconnue choisit au contraire l’épure. À force d’impasses narratives, de silences et de non-dits, son principe science-fictionnel est ramené à l’os et à un horizon autant figuratif qu’actoral. Le plus grand plaisir de L’inconnue est ainsi de retrouver un film qui use d’un high-concept comme prétexte de perturbation des interprètes. La quête identitaire qui traverse le récit se passe souvent de mots pour revenir aux visages, aux gestes, aux attitudes. Comment un esprit masculin fait-il l’expérience d’un corps enceinte ? Comment une adolescente appréhende-t-elle soudain un corps d’homme adulte ? Comment David découvre-t-il ce qu’implique un corps féminin face au masculin, dans le rapport de menace comme dans l’intimité du désir ?

Ce que le film a de beau dans cette fidélité au corps tient dans l’espace qu’il ménage à son spectateur face aux implications vertigineuses, voire abjectes, de certains de ses concepts. Les trois scènes de sexe qui ponctuent le récit sont à ce titre ce que Harari a peut-être filmer de plus impressionnant à ce jour ; des instants impurs dont les noirs soubassements – le viol y plane constamment – se jouent uniquement dans le blanc des yeux des sujets. L’inconnue pousse autant son spectateur à chercher – dans ses régimes de jeu ou entre les trous béants de la narration – qu’il semble lui-même engagé dans une quête similaire. Il est fascinant de voir à quel point Harari paraît lutter contre les formes qu’il convoque. À chaque nouvelle situation, pourtant chargée de réminiscences cinématographiques, il cherche dans son image une manière de fissurer la surface, de troubler la netteté du déjà-vu.

La place accordée au zoom n’est sans doute pas étrangère à cette démarche. Dans sa fragilité et son imprévisibilité, il ne se contente jamais de désigner, mais explore les cadres, à la recherche de quelque chose qui lui échappe encore. Lorsque David découvre avec stupeur les seins, la vulve et le visage de sa nouvelle enveloppe, c’est ce même mouvement de recherche qui anime le film tout entier. Une interrogation demeure, irrésolue jusqu’au dernier plan : quel est donc ce secret derrière le corps ?

L’Inconnue / de Arthur Harari / Avec Léa Seydoux, Niels Schneider, Valérie Dréville, Shanti Masud, Radu Jude / France / 2h20 / Sortie le 26 août 2026 / FEMA La Rochelle 2026 – Ici et Ailleurs

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