Résurrection

Actuellement au cinéma

© Les Films du Losange

Dans un monde impie où l’on proscrit le rêve, pour marchander un salut éternel devenu stérile, demeurent encore quelques dissidents : des rêvoleurs qui s’obstinent à s’enfouir dans les songes en faisant du rêve un ultime geste politique, une résistance autant esthétique que vitale.

C’est alors qu’apparait Shu Qi, comme une intercesseuse entre les plans du réel. En braquant son appareil photographique vers le spectateur, elle semble non pas saisir une simple image mais ouvrir une fente dans la surface du monde. Par son geste, le visible se lézarde et le regard bascule. Elle devient le passeur qui autorise la traversée du miroir et conduit vers l’univers du rêvoleur incarné par l’acteur chinois Jackson Yee, gardien d’un imaginaire que l’époque voudrait abolir.

Ainsi s’ouvre Résurrection, conte dystopique qui entreprend une traversée méditative de l’histoire du cinéma, des illusions primitives du muet aux plus récentes audaces numériques. En cinéphile mégalomane, Bi Gan fait du cinéma son unique substance, sa matière à sculpter, sa culture à sauver coûte que coûte ; un rêve qui refuse de se dissoudre dans le monde réel. Cette immersion dans les âges du septième art épouse la texture mouvante et cotonneuse du songe devenue pour le cinéaste un terreau d’expérimentations formelles. Le film prend la forme d’un poème disloqué, prosaïque, affranchi de toute métrique en métamorphosant sans cesse son style au gré des étapes du rêve et prolonge à sa manière la poétique de la fragmentation initiée dès le premier film du cinéaste chinois Kaili Blues.

Parti des prémisses du cinéma – la première partie se drape dans les oripeaux du film muet, charriant avec elle les réminiscences du cinéma de Méliès, de Robert Winepuis des frères Lumière dont leurs vues continues, sans coupe, semblent posséder Bi Gan et irriguer son geste – le film avance par éclats avec des blocs autonomes, chacun accordé à une époque ou à un genre et tous reliés par la respiration hypnotique du plan-séquence. Guidé par la pulsation de la musique M83, ce labyrinthe d’images et de sons s’agrège autour d’une constellation de références cinéphiles, de L’Arroseur arrosé aux Amants du Pont-Neuf, jusqu’à La Dame de Shanghai, Millennium Mambo

Si le film assimile certains segments plus harmonieusement que d’autres et compose une forme inégale, il parvient cependant à nous entraîner d’un chapitre à un autre et à fondre notre regard dans celui du rêveur. 

Dans le dernier quart surgit un mirage : une stase poétique, un long plan-séquence digne des plus belles prouesses de Bi Gan. L’acuité numérique y résonne comme un réveil funèbre — pour les personnages, happés dans un dernier chapitre vampirique ; pour le spectateur, contraint bientôt de quitter l’obscurité de la salle. Cet ultime mouvement du film nous plonge à la veille de l’apocalypse annoncée par l’arrivée de l’an 2000, cette nuit où le lever du soleil scellera l’anéantissement.

Résurrection s’enfonce alors dans la nuit jusqu’à l’aube en suivant un couple dans un labyrinthe de rues étroites saturées de néons. Cette ultime traversée offre plusieurs visions extraordinaires : dans un plan, la projection de L’Arroseur arrosé occupe une moitié du cadre, tandis que l’autre s’étire en un time-lapse vertigineux. Plutôt que de maquiller son unité, le plan-séquence achève de travailler la fragmentation du film, faisant de la durée elle-même un gouffre où le temps se désagrège. C’est dans cette nuit que se perdent les désespoirs des amants devenus vampires aux commandes d’un bateau qui glisse inexorablement vers la tragique montée du jour.

Cette conclusion fait affleurer le pessimisme et le fatalisme de l’épilogue, resserré entre les murs d’une salle de cinéma. La traversée du septième art s’y achève dans une froideur clinique, devant un écran qui pleure déjà sa fin annoncée et rappelle sur un ton pataud combien le cinéma demeure une lumière fragile prête à s’éteindre au milieu de nos vies sombres et désenchantées.

Plus généralement, c’est cette idée d’anéantissement qui innerve tout le film. Celui du cinéma lui-même mais aussi celui du monde tel que nous le connaissons et qui court à sa perte. Résurrection tente de retenir l’empreinte de ce qui disparaît avant l’inévitable comme un geste désespéré pour différer la fin. En résulte une forme d’exorcisme par l’image, un acte destiné à raviver une lueur vacillante.

Résurrection / De Bi Nan / Avec Jackson Yee, Shu Qi, Li Gengxi, Mark Chao, Huang Jue / 2h40 / Sortie le 10 décembre 2025.

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