Naked

Ressortie / Actuellement au cinéma

© Potemkine films

Peu de films peuvent prétendre à la noirceur désespérée de Naked, drame existentialiste réalisé par Mike Leigh, couronné d’un Prix de la mise en scène et d’un Prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes en 1993. Visible pour la première fois dans une copie restaurée par Potemkine Films, cette nouvelle exploitation remet un coup de projecteur bienvenu sur le début de carrière d’un réalisateur dont l’inspiration et l’audace ne semble pas prêts de se tarir – en témoigne l’excellent Deux sœurs, sorti dans nos salles en 2025.

La scène qui introduit le personnage principal atteste d’une foi insensée accordée par le cinéaste britannique à ses spectateur·ices : la nuit, dans une ruelle sombre de Manchester, un homme est occupé à faire l’amour à une femme, dont les cris de plaisir se muent peu à peu en suppliques, et qui finit par le rejeter violemment. Dès le premier plan, Johnny apparaît en totale inadéquation avec le monde qui l’entoure. Épuisant ses semblables comme le vampire saigne ses victimes, sa façon de survivre en société est celle d’un parasite : chassé comme un nuisible, le malheureux vagabond vole une voiture et prend la fuite vers Londres, où il retrouve une ancienne petite-amie dont il s’empresse, à nouveau, de cannibaliser l’existence.

Le Londres filmé par Mike Leigh est un enfer décadent à ciel ouvert, couvert de détritus, rendu exsangue par les années noires du thatchérisme. Vagabond lettré, philosophe cynique adepte des théories du complot, Johnny s’y promène comme un agent révélateur, en quête de rencontres, systématiquement abordées sur le mode de la provocation. À son contact, les mythologies collectives qui nous tiennent en société – le couple, la religion, la liberté, le travail – s’effondrent en ruine. Le cinéma de Leigh se distingue ainsi de l’œuvre de Ken Loach, duquel une certaine paresse critique l’a longtemps rapproché : pour le Britannique militant, l’exploration du réel social permet toujours de mettre à jour les structures de domination qui pèsent sur la vie des gens. Le réalisateur de Naked, lui, pose sur le monde un regard métaphysique et affronte droit dans les yeux la vacuité de notre existence.

Marginalisé, exclu volontaire du jeu social, Johnny ère comme l’ombre d’un être humain, fantôme parmi une armée d’automates broyés par la machine. La nuit est son terrain de prédilection : les honnêtes gens s’en tiennent éloignées ; n’y paradent que des éclopé·es, des inadapté·es qui, comme lui, se sont retiré·es de cette grande mascarade. Avec son travail sur les ombres, la photographie contrastée de Dick Pope évoque les clair-obscurs tranchants de l’expressionnisme allemand, et participe grandement du sentiment d’aliénation qui règne dans les rues sombres de la capitale britannique. Unique exception à cette galerie de laissé·es-pour-compte : la rencontre fortuite avec un veilleur de nuit qui, dans un élan d’empathie, invitera le jeune homme à se réchauffer à l’intérieur. Née d’une improvisation de huit heures, leur joute verbale anthologique sur la religion et la fin probable de l’humanité expose au grand jour la tension dont le film fait son miel. L’optimisme creux du gardien, qui ne tient qu’à la force du déni – l’homme conserve une photo du minuscule cottage dans lequel il espère un jour prendre sa retraite, et évoque les milliers de kilomètres qui l’éloignent de son épouse depuis une décennie – se heurte au cynisme absolu, au nihilisme et au sarcasme d’un être qui ne croit qu’au chaos. Le changement de millénaire n’est pas loin et, au dehors, l’apocalypse semble déjà se préparer.

Naked est un film éreintant. La manière qu’a son anti-héros de se cogner encore et encore à l’altérité sans jamais parvenir à s’y relier le rend aussi touchant que difficilement supportable. Il fallait tout le talent de David Thewlis, justement récompensé par le jury cannois, dix ans avant la reconnaissance publique sous les traits de Remus Lupin dans Harry Potter et le Prisonnier d’Azkaban (Alfonso Cuarón, 2004), pour nous convaincre de suivre ses pérégrinations maudites pendant deux heures et dix minutes. Sa performance est le fruit d’un investissement total, d’une confiance absolue dans son metteur en scène qui privilégie de longues périodes d’improvisations entre ses comédien·nes avant le tournage, et de longues prises laissant à leur jeu la liberté de se déployer. À l’aise pour pérorer ad nauseam sur la laideur de la modernité, Thewlis donne à cette parole abondante une incarnation, un corps. Malingre, blafard, heurté, halluciné : sa présence magnétique embrase la pellicule et donne à ce personnage une douleur insondable, une souffrance qui, dans les dernières minutes du film, devient quasi-christique. Martyr sans cause, le personnage termine sa course claudiquant comme une marionnette : mal en point, à bout de forces, émotionnellement dévasté. Mais, tenu par les fils invisibles d’un démiurge cruel qui lui interdit tout répit, il n’a d’autre choix que de continuer à avancer, sans espoir, direction nulle part.

Naked / De Mike Leigh / Avec David Thewlis, Lesley Sharp, Claire Skinner/ 2h11 / Grande-Bretagne / Sortie le 28 janvier 2026.

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