L’Homme d’argile

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Pour son premier long-métrage, Anaïs Tellenne esquisse un conte de fée pictural, au jardin infesté de taupe et à la nuit hantée par la cornemuse. Le grand méchant loup Raphaël (Raphaël Thierry) occupe plus qu’il protège un manoir abandonné de tous, aux ordres de sa mère Lucienne (Mireille Pitot), sorcière nonagénaire et véritable maitresse des lieux. L’ogre se complait dans un groupe de musique sans ambition et une relation sulfureuse avec la postière-nymphe Samia (Marie Christine Orry). L’arrivée subite de la trouble Garance (Emmanuelle Devos), sans bagage, au milieu d’une nuit pluvieuse, pourrait lui permettre de s’émanciper de ce monde de pierre et de solitude.

L’Homme d’argile se présente, au premier abord, comme un récit lacé d’archétypes. L’homme au physique ingrat frappé par un coup de foudre, la mère castratrice au verbe acide, le château comme microcosme arraché du monde, l’image granulée vintage, un personnage extérieur qui fait basculer cet équilibre précaire… Dans cette carte postale faussement bucolique, Anaïs Tellenne charme avant tout par ces à-côtés, ces ornements bigarrés au charme certain, aussi déroutant que les êtres qui y vivent. Chaque scène réveille une nouvelle invention visuelle ou narrative, approfondissant ce monde qui au premier abord paraissait bien étroit. Entre sexe fétichiste forestier la journée et mélodies solitaires dans une piscine vide la nuit, Raphaël est le serviteur de ce beau monde. Plus enfant que monstre, il traverse une « crise d’adolescence à 58 ans » dont le caractère drolatique laisse présager un cynisme noir. 

Raphaël Thierry insuffle à son rôle une vulnérabilité en violent contraste avec un physique de buffle au faciès borgne. En face, Emmanuelle Devos pose sur ce héros un regard bleu insondable, aux mille possibilités, alchimie parfaite entre séduction et danger. L’amour, le vrai, est-il possible pour notre Quasimodo en mal de reconnaissance ? Les prémisses de la romance sont détournées au profit d’une cruelle bataille où chacun cherche à imposer son regard et son désir. Raphael quitte un carcan pour un autre, condamné à être muse et jamais amant. La figure de l’Artiste est, sous la caméra pourtant douce d’Anaïs Tellenne, d’un égoïsme sans fond, immoral, ne pouvant s’accomplir qu’en écrasant les autres. Si la souffrance refoulée de Raphael est déchirante, l’Homme d’Argile est lui aussi capable d’exercer cette même violence aveugle sur les autres, comme ces taupes qu’il massacre à l’incipit de l’œuvre. 

La réalisatrice filme ces passions constamment refoulées, perceptibles par les regards inquisiteurs et les mains travailleuses qui pétrissent la matière. Que cela soit le tranchant d’un œil de papier ou la carnation de la peau tatouée, Anaïs Tellenne établit un jeu constant de la terre et les liquides, surtout à travers l’argile que Raphaël exhume du sol boueux et que Garance, geste après geste, utilise pour son magnum opus au fil des séances de sculpture à la sensualité poisseuse. Apogée artistique pour l’une et ersatz d’amour pour l’un, le grand golem est l’enfant avorté d’une relation fusionnelle mais impossible, dont on ne serait dire s’il sort d’un film d’horreur ou d’amour. Faussement impassible, cette trogne argileuse garde les cicatrices des émotions contradictoires qui ont transcendé ce premier film d’une rare beauté. 

L’Homme d’argile / de Anaïs Tellenne / avec Raphaël Thierry, Emmanuelle Devos, Marie-Christine Ory, Mireille Pitot / France / 1 h 34 / sortie le 24 janvier 2024

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