
Qui aurait pu prédire qu’en 2025, nous attendrions avec une excitation non feinte la sortie d’un film produit par celui que l’on surnommait autrefois « Mr. Blockbuster », Jerry Bruckheimer ? Artisan discret à l’origine des succès les plus tonitruants de la fin du XXe siècle, le producteur affiche un impressionnant tableau de chasse : American Gigolo (Paul Schrader, 1980), Top Gun (Tony Scott, 1986), Bad Boys (Michael Bay, 2000) ou encore Pirates des Caraïbes : La Malédiction du Black Pearl (Gore Verbinski, 2003). Durant deux décennies, l’homme régna en maître sur le box-office mondial avant d’essuyer une série de revers au tournant du siècle avec, notamment, L’Apprenti sorcier (Jon Turtletaub, 2010) et Lone Ranger : Naissance d’un héros (Gore Verbinski, 2013), qui mirent fin à son contrat historique avec les studios Disney. Le maestro du divertissement grand public semblait arriver en bout de course quand, soudain, alors que personne ne le demandait, il ressuscitait les années 1980 avec Top Gun : Maverick (Joseph Kosinski, 2022), suite tardive du classique de Tony Scott et véritable raz-de-marée planétaire.
Forcément, cette vigueur miraculeusement retrouvée devait entraîner dans son sillon une myriade de projets, parmi lesquels F1 se présente comme le successeur direct. À nouveau associé à Kosinski, Bruckheimer reprend à la ligne la recette de ce second volet des aventures de Maverick dans l’espoir d’en réitérer le carton : véhicules surpuissants dont le pilotage requiert sang froid et précision + star vieillissante dans le rôle de la tête brûlée qui agit au mépris des règles + récit de rivalité qui se mue en une complicité virile après confrontations sur le terrain. Si cette nouvelle itération de la formule recopie quasiment à l’identique le scénario du film qu’elle émule, en troquant l’aviation militaire pour les courses de Formule 1, elle en diffère quelque peu par son ton. Top Gun : Maverick avait pour lui un semblant d’ironie, la conscience d’un décalage, d’une arythmie, consubstantielle d’une œuvre glorifiant l’impérialisme américain aux temps obscurs du trumpisme. Dans ses meilleurs moments, le long-métrage faisait même preuve d’une terrible mélancolie qui s’incarnait dans des personnages pressentant leur fin, à l’image de cette scène dans laquelle Val Kilmer, réduit au silence par le cancer, s’adressait sans détour à son acolyte Tom Cruise en tapant sur son clavier : « It’s time to let go. »
Plus premier degré, moins réflexif, F1 apparaît d’emblée comme un objet anachronique, bien plus rattaché à l’esprit triomphant de l’Amérique de Reagan qu’à notre temps présent. Dans le rôle de Sonny Hayes, pilote has been à la recherche d’un come-back, Brad Pitt, vieux-beau devant l’éternel, traverse le film en loup solitaire, ironique et méprisant, traitant tout et tout le monde comme une vaste blague – too cool to care. La plupart du temps, ses partenaires de jeu lui servent la soupe d’un script vu maintes et maintes fois, sacrifiant l’unique personnage féminin sur l’autel d’une romance aux parfums d’interdits, avant de finalement consacrer la victoire de l’homme blanc sur ses concurrents racisés. Le fil narratif du film ne fait au fond que redoubler la démarche de Jerry Bruckheimer, vieux briscard de l’usine à rêves, revenu d’entre les morts pour réaffirmer sa vision d’un cinéma grand public qui a appris à se passer de lui. Une vision qui sent un peu la naphtaline et fantasme une époque dorée où chaque chose était à sa place – bref, c’était mieux avant, on connaît la chanson.
Mais, pour qui sait passer outre cette enfilade de lieux communs au service d’une intrigue peu originale, F1 passionne dans sa description minutieuse du sport mécanique, envisagée comme une interface d’échange entre l’homme et la machine. Étonnamment, il y est assez peu question de victoire, et le scénario nous place au plus près de l’équipe d’ingénieur·es qui s’affairent autour de ces bolides high-tech à la recherche de l’altération qui lui permettra de gagner quelques dixièmes de secondes. La mise en scène est au diapason de ces personnages obsédés par le temps, particulièrement dans les scènes qui voient les pilotes faire un arrêt stratégique au box au beau milieu d’une course : en trois secondes chrono et une dizaine de plans, Kosinski rend compte de la précision métronomique qui incombe à chacun·e pour changer un jeu de pneus et ainsi permettre au pilote de repartir illico. Dans ces petits intermèdes mécaniques qui scandent le film, chaque personne de l’équipe apparaît comme le rouage d’une machinerie gigantesque, qui constitue le véritable enjeu de ce sport d’équipe. Gagner du temps, gagner une course, revient à orchestrer à la perfection un ensemble de facteurs humains pour parvenir à trouver le juste tempo à même de faire tourner la machine.
Car F1 est au moins autant un film sur le temps que sur le mouvement, et c’est dans cette dimension qu’il se révèle le plus électrisant. Dans la lignée de leur précédente collaboration, Kosinski et Bruckheimer visent avec ce long-métrage à redéfinir les contours du blockbuster moderne pour l’emmener vers les territoires de la pure sensation. Avec un mélange d’archaïsme – le film est bâti sur la promesse d’une action filmée « en dur », avec le minimum d’images de synthèse – et de technologie de pointe – à nouveau, le cinéaste tire parti de la précision numérique des caméras IMAX – la mise en scène révèle toute sa profondeur dans les scènes de course : fluides, immersives, intelligemment découpées, elles sont à la fois le lieu d’une décharge d’adrénaline enivrante et d’une limpidité totale des rapports spatiaux qui organisent les affrontements entre pilotes. Se déployant sur de longues minutes, ces séquences sont systématiquement construites vers l’accomplissement d’un coup stratégique, puisque Sonny Hayes aborde la course automobile comme un sport de combat, de contact, et n’hésite pas à flirter avec la ligne rouge pour remonter progressivement dans le classement. F1 retrouve ainsi un sens du récit classique qui a le mérite d’établir les enjeux de façon extrêmement claire, favorisant l’implication du public : mise au point d’un plan d’attaque, application des directives adoptées, réalisation de l’objectif.
Avec ce parti pris d’une mise en scène du stimuli, F1 revient aux racines foraines du cinéma, qui, dès ses origines industrielles et artistiques, s’attachait à représenter le mouvement de la machine moderne. Paradoxalement, ce film qui regarde doublement vers le passé est aujourd’hui reçu comme une bouffée d’air frais dans un paysage hollywoodien arrivé à saturation. Cinquante années de blockbusters marquées par le gigantisme et la surenchère perpétuelle et, plus récemment, par la démultiplication des trames narratives et des supports (les fameux « univers étendus » de Marvel et DC) auront anesthésié nos cerveaux pour les reprogrammer en réceptacles inertes, tout juste bons à enregistrer de l’information. En une poignée de tours de circuits, Jerry Bruckheimer et Joseph Kosinski nous ramènent à la simplicité d’un récit bouclé en ligne claire et, surtout, réveillent nos synapses endormies pour s’adresser directement à une portion trop souvent négligée de notre expérience de spectateur·ices en nous rendant – ça n’est déjà pas si mal – un corps.
F1 / de Joseph Kosinski / Avec Brad Pitt, Damson Idris, Javier Bardem / 2h35 / U. S. A. / Au cinéma le 25 juin 2025.