
L’affinité essentielle qui relie fantôme et cinéma a fait l’objet de tant de commentaires que son occurrence tutoie l’évidence, ou pire : le cliché. Au moins autant que l’analogie du train, motif filmique par excellence depuis les frères Lumière, où le voyageur immobile se fait le spectateur d’images, de paysages, en mouvement. On retrouve donc des spectres – et à foison – dans ce Fantôme utile, apparaissant dans un format d’image assez rare et désuet (le 1.66:1) qui manifeste, plus qu’une coquetterie chichiteuse, une conscience historique et esthétique de ces rapports chez son jeune auteur, Ratchapoom Boonbunchachoke, qui trouvent ici un écho politique aussi détonnant que bienvenu.
Un écho qui se matérialise dans un aspirateur. Idée brillante, éclatante, désopilante qui ne constitue rien de moins que l’image la plus politiquement saisissante de cette année. Ironie capitaliste la plus cruelle, subversion fantastiquement burlesque la plus haute, sacrilège de l’ère (post)industrielle suprême que cette image d’un fantôme incarné dans un appareil électroménager, la mort elle-même s’aliénant comme les vivants, n’échappant plus à l’empire de l’utilitaire, aux affres de l’exploitation.
La corruption progressive de Nat par le premier ministre thaïlandais raconte de fait cette étrange farce tragique. Revenant d’abord par amour d’entre les morts, la défunte Nat retrouve son mari March inconsolable, accablé par son souvenir – lequel s’avère, on nous l’expliquera, l’agent du retour des disparus – avant de sombrer entre les mains de cet homme d’état criminel dont on suppose qu’il est le responsable, comme acteur capital de l’industrialisation rapide et massive du pays, de la maladie qui l’a condamnée. Elle sombre, oubliant la raison de sa résurgence, l’amour pur et inextinguible pour son mari, en traquant, pour le compte du ministre, dans les rêves de ses opposants, les souvenirs, les fantômes de ceux que les élites thaïlandaises ont meurtris.
Entre temps, l’aspirateur Nat patiente une nuit entière dans une salle d’attente d’hôpital pour visiter la chambre de son mari, selon la procédure ; elle essuie les injures de sa belle famille réactionnaire aveugle à son amour hors-la-norme, famille par ailleurs homophobe, l’amour homosexuel et celui du fantôme pour l’homme se répondant l’un l’autre en tant qu’ interdits arbitraires ; elle subit, enfin, l’acrimonie d’un moine bouddhiste, fidèle à la sagesse ainsi qu’à l’exemplaire tempérance exigées, qui la traite de « grosse salope ». Parce que l’on rit, n’oublions pas, devant Fantôme utile. Parfois franchement, (cette sortie surprenante du moine) mais souvent jaune, devant l’absurde de situations qui exposent, à la lumière du rire, les trois puissances mortifères qui vicient la Thaïlande d’après l’auteur : la tradition religieuse, l’économie de marché, que représente la belle famille de Nat propriétaire d’une usine, elle-aussi hantée par un ouvrier décédé, et l’oligarchie militaro-conservatrice, enfin, que figure le ministre.
Peu à peu, presque insensiblement, Un Fantôme utile se révèle plus ample et incisif qu’il ne semblait d’abord le promettre, obscurcissant son loufoque acidulé dans la noirceur d’un drame habité, voire d’un revenge movie furieux, indigné, dont hélas le cinéaste explicite sans doute trop les enjeux. Par les jugements univoques de l’auditeur « ladyboy », relais de ceux du spectateur, et dont la voix ouvre le film en off. Cet étudiant transgenre reçoit le récit du film enchâssé dans un récit cadre qu’il soutient d’abord puis qui paraît s’évaporer, cédant le premier plan à d’autres revenants que Nat. Un seuil est alors franchi, du spectateur diégétique au spectateur de la salle ; un seuil que constitue l’écran de cinéma.
Spectres, cinéma, rêves – fantasme partageant la même racine que fantôme -, les voilà réunis encore par leurs traits ontologiques communs, mais au service d’une tentative d’incarner celles et ceux que la mémoire collective d’un pays risquerait d’occulter. Si les fantômes s’invitent dans les songes, c’est non seulement parce que l’espace frontière qu’ils ouvrent, à la jonction de l’actuel et du virtuel, du conscient et de l’inconscient, évoque bien sûr celui du cinéma, mais aussi conjointement pour ce qu’ils allégorisent d’un refoulé politique que le film libère, auquel il redonne un corps, par la seule puissance poétique du médium. Moins afin de conjurer le réel que pour en formuler le rêve. Ou bien du moins, le tourmenter ; à rebours des âmes d’Apichatpong Weerasethakul, plus mystérieuses ou réconfortantes, dont la présence ne perturbait déjà pas les vivants,
Les fantômes historiques de Ratchapoom Boonbunchachoke (ceux des victimes des massacres par l’armée de 1976 et des manifestations de 2010) qui se substituent au fantôme utile et intime, arrivent ainsi jusqu’à nous ; mouvement que la caméra souligne et connote avec grâce à l’ouverture, accompagnant, en un volet doublé d’une surimpression, les grains de poussière occasionnés par la destruction d’une stèle mémorielle. Simple et très belle idée formelle qui, aux côtés des images drôlatiques, jamais vues, d’un homme s’ébattant avec un aspirateur ou d’un moine jurant comme un charretier, contribue à faire persister ce Fantôme utile en nous.
Fantôme utile / de Ratchapoom Boonbunchachoke / Avec Mai Davika Hoorne, Witsarut Himmarat, Apasiri Nitibhon / 2h10 / Thaïlande / Sortie le 27 août 2025.