La Petite Dernière

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On a pu entendre que La Petite Dernière, troisième film d’Hafsia Herzi, bien qu’empreint du naturalisme d’Abdellatif Kechiche, se dressait contre son cinéma. Avec le sous-entendu que le geste de l’une vaudrait mieux que l’autre. En gros : que l’élève dépasserait le maître. De ce postulat peut poindre la tentation des comparaisons, de l’inventaire des similitudes et des différences. De Kechiche, donc : des personnages à l’opacité psychologique, qui résistent à l’archétype, à l’attrait du schématisme ; une observation des dessous des regards et de la parole ; un certain goût pour la peinture. Contre Kechiche : une pudeur du regard vis-à-vis des corps et des sujets filmés, une préférence pour le verbe par rapport à la chair directement scrutée, soit le choix du détour quant au traitement du désir et du sexuel.

De cette comparaison rapide, une hypothèse : là où le style d’Herzi gagne en élégance et en subtilité (quoi qu’on en débattrait), il semble perdre en incarnation et en radicalité. C’est qu’elle est sage, cette Petite dernière. Film sage, au moins sous deux acceptions du mot. Sage par ce qu’il, prudemment et intelligemment, évite. Fatima, adolescente puis toute jeune adulte, est musulmane pratiquante, est lesbienne, est douée pour les lettres et la philosophie, est fille et sœur, dans une famille modeste aux valeurs normatives, voire plutôt traditionnelles, de culture islamique mais pas tant dévote. Quand Fatima se rue sur la nourriture que manipulent ses sœurs et sa mère, l’une d’elles remarque qu’elle ne s’est pas lavée les mains. Erreur : elle priait, quand les autres cuisinaient. Ne priaient pas. Fatima semble la seule à prier. La seule à pratiquer sa foi. Fatima est toutes ces identités dans un milieu familial, social et culturel qu’elle ne renie pas.

Son drame a priori de complexion tragique, cette double postulation qui l’habite, son inclination contradictoire entre le ciel et la chair, l’amour de Dieu et des femmes, le film n’en fait pas un drame. Il l’aborde sans pompe, sans mélodrame, sans gravité, rétif à fouiller les replis d’une intériorité. Attentif à en traduire les micro-secousses visibles sur le visage de son actrice principale, Nadia Melliti, au calme olympien, sous l’ombre de sa casquette bleu marine, retenue, admirablement, jusqu’à faire enfin jaillir ce qui remuait secrètement. Fatima, comme tout un chacun ici, est irréductible. Une mère, qui en sait sans doute plus qu’on ne peut le présumer ; un imam, aux signes discrets d’empathie malgré son âpre dogmatisme ; un jeune amant éconduit, qui certes demande qu’on soit « plus féminine », mais qui émeut par sa tendresse gauche et son regard penaud. Vraiment tous irréductibles ? Presque, puisque tous n’échappent pas au stéréotype ni au maigre statut de personnage fonction : ces femmes rencontrées en soirée, libres dans leur tête, libres dans leur sexe, libres jusqu’à trois, qui initient Fatima à des plaisirs inexplorés, à l’amour sans amour. Qui l’émancipent ? Oui et non.

Parce qu’Herzi ne filme pas de conflit, le récit se découvre moins sous le signe d’une émancipation que du désir d’une conciliation. D’une recherche d’unité du moi. Cette intelligence sage et réaliste de l’œuvre la préserve des écueils du discours, de la démonstration et de la caricature. Mais il ne l’agit pas beaucoup. Conséquence fatale du trop peu de conflictualité ? D’une crainte du mauvais goût ? Car dans ce drame de l’identité, d’une identité en construction, plus que bêta récit d’émancipation, une seule intéresse principalement la caméra : l’homosexualité, l’amour et le désir lesbien, qui s’expérimentent à tâtons. Lors d’une séquence exclusivement verbale, dans un sanctuaire automobile, les cunnilingus et anulingus sont nommés, se décrivent. Théorie avant la pratique. Pour les autres mondes contenus en Fatima, Herzi s’appuie sur le minimum : des signes. Fatima voilée dans une mosquée, Fatima se lavant les mains avant la prière. Fatima disant qu’elle s’est lavée les mains avant la prière. Fatima disant qu’elle croit aux Djinns. Fatima, par ailleurs asthmatique, est bouleversée par le spectacle de celle qu’elle aime avec une autre : un petit coup de ventoline, et ça y est, c’est reparti. Bon.

La Petite Dernière est bien sage. Bien trop timide. Trop inhibé formellement. Capable d’indiquer que deux identités coexistent, mais non d’exprimer esthétiquement qu’elles sont, de fait, compossibles. Échouant à signifier le drame d’une unité vécue seule, qu’heurteraient des attentes et des structures extérieures. Le film est sage encore par ce qu’il ne fait qu’effleurer des rapports de classes entre les individus. Par ce qu’il effleure des biais, des jugements de son personnage principal, qui paraît quasi vierge, saintement vierge, de tout prêt-à-penser. À trop regarder ce qu’il ne faut pas faire, le film s’empêche, au bout du compte, de faire. 

La Petite Dernière / d’Hafsia Herzi / Nadia Melliti, Ji-Min Park, Amina Ben Mohamed / France / 1h53 / Sortie le 22 octobre 2025

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