
Les films de Michel Gondry commencent souvent par une fuite. On fuit le naufrage d’un amour par l’oubli dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind (2004), l’ennui d’une vie morne dans La Science des rêves (2006), ou encore, dans son dernier long métrage Microbe et Gasoil (2015), la perspective peu réjouissante de vacances en famille. Le Livre des solutions s’ouvre ainsi par une fuite physique, une sortie de champ, qui n’est autre que l’évasion d’un cadre commercial et normatif que Gondry a toujours eu à cœur de contourner.
À travers le personnage de Marc, habité par un Pierre Niney branché sur 2000 volts, au diapason du style Gondry, l’autoportrait de l’auteur pour qui seule règne l’imagination, « plus scientifique des facultés », apparaît criant. L’autoportrait d’un artiste incompris – bien sûr, puisqu’il est artiste -, mégalo et parano, frappé non pas du syndrome de la page blanche mais d’un débordement d’idées disruptif. Lequel trouve sa source psychologique, qui n’échappera à personne, dans une insurmontable angoisse de l’échec de son nouveau film qu’il refuse de voir, se dérobant compulsivement du montage.
Heureusement, il y a la fidèle mais sceptique Charlotte (Blanche Gardin) aux commandes, s’efforçant avec l’assistante Sylvia (Frankie Wallach) et la généreuse tante Denise (Françoise Lebrun) de maintenir le navire – et Marc – à flots. Et c’est tout ce petit groupe, retranché dans la maison de Denise au fin fond des Cévennes, qui, en dépit des égarements de Marc, s’attache à rester à bord, à le suivre et le soutenir. Car si l’on retrouve l’amour du cinéaste pour la bricole, le bidouillage et l’incursion de l’invraisemblable, n’oubliant pas que chez Gondry la réalité est avant tout interne, on retrouve également l’exaltation d’un collectif qui, malgré ses défaillances, s’illustre in fine en socle structurant.
Au cœur de cette tension jaillit la discrète complexité du Livre des solutions, que l’on aurait aimé voir néanmoins enrichie. Au-delà du fantasque poétique d’une comédie aux moult détours oulipiens – on remarquera le « camiontage », objet hybride cousin du pianocktail de Vian – sur l’aliénation de l’artiste par les exigences d’une industrie culturelle écrasante, s’affirme une fine réflexion sur l’acte créateur, ou pour reprendre la formule consacrée que le lecteur croisera ça et là : les « affres de la création ». Mais de quelles affres au juste parle-t-on ? La trame chaotique du film nous le révèle ; une trame dont les circonvolutions traduisent les problèmes intérieurs de tout artiste, et plus spécifiquement du cinéaste : l’apprivoisement des émotions et de l’imaginaire, ainsi que le rapport, parfois douloureux, entre le monde interne et l’extérieur. C’est en somme cette expérience du créateur que Gondry donne à comprendre singulièrement au prisme du comique ; celle d’un heurt permanent entre le moi et le dehors, le moi et l’autre.
Le Livre des solutions / De Michel Gondry / Avec Pierre Niney, Blanche Gardin, Frankie Wallach, Françoise Lebrun / 1h42 / France / Au cinéma le 13 septembre 2023.
Il y a peut être aussi dans ces affres créatifs, la peur panique d’assumer la paternité d’une oeuvre. Marc nous montre à la fin « les mains d’un papa », le papa d’un enfant, mais aussi d’un film qui finit par accoucher à l’écran et dont il redoute plus que tout la confrontation.
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Tout à fait, cet aspect est patent dans le film
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