La Chimère

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Bien que seulement constituée de quatre longs-métrages, la carrière d’Alice Rohrwacher se fait le théâtre de multiples connexions entre chaque œuvre. La Chimère ne fait pas exception et s’ouvre comme une suite officieuse de Heureux comme Lazzaro, dans lequel l’ange protecteur désormais nommé Arthur aurait décidé de purger sa peine et de revenir dans sa campagne natale. Même traits juvéniles, même habits identiques tout le long du film – la chemise blanche ayant remplacé le vieux t-shirt agricole -, même air détaché, les deux héros semblent incarner une seule et même figure. Cependant, Arthur entretient une différence majeure avec son prédécesseur : son regard n’est plus le fruit de l’innocence mais d’une tristesse insondable, qui infiltre l’ensemble du long-métrage.

Dernier opus d’une trilogie sur la vie campagnarde, entamée avec Les Merveilles et Heureux comme Lazzaro, La Chimère cache en creux le récit d’un échec. Sous ses allures de comédie de troupe purement italienne et de parcours (ré)initiatique, dans lequel le héros devra renouer avec ses anciens amis pilleurs de tombes, l’œuvre se fait d’abord le portrait amer d’une certaine modernité. Tandis que son film précédent exprimait la transition entre époques en coupant son récit en deux parties distinctes, Rohrwacher incorpore désormais ce changement au sein même du décor. Succédant aux régions du Latium et de l’Ombrie, la campagne toscane se construit ainsi comme un fascinant entre-deux mondes, où les usines se bâtissent par-dessus les cimetières d’anciennes civilisations.

Au sein de cet univers, la marginalité inhérente au cinéma de l’autrice et brandie ici par le groupe de pilleurs n’est que d’apparence. Sans jamais juger tout ce beau monde, Rohwacher exhibe clairement les indices d’un capitalisme vainqueur et d’un machisme complice, capables de retourner les classes désaxées contre leur propre culture par simple appât du gain. Face à ce monde en perdition, déjà englouti dans les rouages de la grande machine “moderne”, le silence d’Arthur se fait progressivement reflet de la colère résignée de sa cinéaste.

À mesure qu’il progresse, La Chimère laisse alors deux marches à suivre : celle d’Arthur, homme fantomatique à jamais tourné vers le passé, ou d’Italia, jeune domestique qui décide de reconstruire lentement son monde. Dans cette dualité du regard – vide pour l’un, plein d’espoir pour l’autre – et dans cette relation qui se passe souvent de mots, Rohwacher trouve peut-être le plus beau motif de toute sa carrière, caractéristique d’un cinéma autant capable d’amertume que de tendresse.

De Alice Rohrwacher / Avec Josh O’Connor, Carol Duarte, Vincenzo Nemolato, Isabella Rossellini, Alba Rohrwacher et Lou Roy-Lecollinet / Italie, Suisse France / 2h13 / Sortie le 6 décembre 2023.

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