Munch

Actuellement au cinéma

©Kinovista

Peintre à la renommée internationale, pionnier du mouvement expressionniste, Edvard Munch a pourtant été peu représenté au cinéma. Sa vie mouvementée, reflet de toutes les grandes crises européennes de la première moitié du vingtième siècle, promettait une incarnation cinématographique riche d’un peintre génial et maudit. Pour son troisième film, le réalisateur Henrik Martin Dahlsbakken s’attaque à cette figure et surtout à la tâche difficile d’un biopic sur un artiste, genre cinématographique aussi riche en possibilités qu’en lieux communs rébarbatifs.

Le film prend le pari fou de segmenter les huit décennies de la vie de l’artiste en quatre récits distincts. Tout d’abord, un Edvard Munch (Alfred Ekker Strande) jeune et victime d’un premier amour passionnel et non réciproque ; puis, Edvard Munch (Ola Furuseth) au milieu de la quarantaine, en proie à une dépression et accompagné par un psychiatre sage et compatissant ; enfin, Edvard Munch (Anne Krigsvoll) à la fin de sa vie, maintenant vieillard reclus dans les fjords norvégiens, seul face à l’occupation nazie. Munch dessine ces différents visages en bondissant d’une époque à une autre, narration éclatée et originale à laquelle se greffe la quête surprenante d’un Edvard Munch (Mattis Herman Nyquist) jeune et punk qui cherche à vivre de son art dans le Berlin d’aujourd’hui.

Chaque segment du film se dote d’une mise en scène et d’une esthétique qui lui est propre, entre la caméra charnelle et flottante pour communiquer la fragilité de l’artiste dans sa jeunesse, ou alors le noir et blanc expressionniste plus adapté à la folie baroque de Munch au mitan de sa vie. Dans cette construction fractale qui parvient pourtant à maintenir une certaine cohérence de ton, l’œuvre prend le parti de s’intéresser avant tout au quotidien plus trivial d’Edvard, s’éloignant des épisodes plus sensationnels de sa vie et surtout des grands évènements historiques. Il brosse le portrait multiple d’un homme dépassé par son art et ses démons, individu trop complexe pour être résumé en une chronologie claire et limpide.

S’il faut saluer l’ambition du projet, Munch s’empêtre dans tous les poncifs du biopic dont il paraissait vouloir s’en éloigner. Pire : l’œuvre accomplit l’exploit de régurgiter tous les clichés de l’artiste au cinéma à chaque étape de l’existence d’Edvard Munch. Ainsi, le peintre est l’archétype du jeune trop sensible et pur, ostracisé par ses camarades plus matérialistes; il devient à 45 ans le classique génie fou au verbe acide tourmenté par des voix, des cauchemars et des quantités déraisonnables d’alcool ; il termine sa vie comme le vieil acariâtre misanthrope qui bien sûr retrouve du bonheur grâce à une nouvelle muse à la jeunesse et l’optimisme rafraîchissants ; enfin, il se réincarne à l’époque moderne pour être le jeune artiste punk, bohème et en mal de reconnaissance que nous avions vu trop de fois ailleurs. 

À travers ces différents visages, il apparait qu’Henrik Dahlsbakken hésite trop entre l’individu et l’artiste pour mieux céder à la facilité des grandes maximes redondante. « L’art nait de la souffrance », nous assure-t-on avec un ton pompeux. « La frontière entre le génie et le fou est poreuse » insiste le psychiatre dans l’un des nombreuses scènes parasitées par des logorrhées peu inspirées. Quand Munch arrive à ne pas exprimer son propos par des dialogues, c’est à grand renfort d’effets grandiloquents, de grimaces d’acteurs ou de musiques orchestrales étouffantes. 

Entre l’artiste, l’art et l’homme, qui diable est Edvard Munch ? Le réalisateur semble incapable de le définir et choisit même de très peu montrer le peintre au travail, de suivre son processus de création artistique qui pourtant semble être le socle fondamental de sa construction identitaire. Lorsque la séquence finale survient, hagiographie navrante du peintre, montage-choc et publicitaire d’une exposition à Berlin, le spectateur découvre l’œuvre du peintre, enfin ! Nous nous devons de mentionner le climax émotionnel sur la création de l’iconique tableau Le Cri, scène attendue et hilarante de facilité. Alors que le film se clôt sur une épitaphe superflue (« Edward Munch nous a laissés plus de 30 000 tableaux »), nous concluons amèrement que non seulement nous en savons toujours peu sur cet homme, mais qu’en plus Munch n’a aucunement éveillé notre intérêt. 

Munch / de Henrik Martin Dahlsbakken / avec Alfred Ekker Strande, Ola Furuseth, Anne Krigsvoll, Mattis Herman Nyquist / Norvège / 1 min 45 / sortie le 20 décembre 2023

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