
La vie de Sir Nicholas Winton fait partie de ces histoires vraies qui n’attendent que d’être transportées sur le grand écran. James Hawes, s’étant alors surtout illustré à la télévision, s’intéresse à ce récit historique du sauvetage de 669 enfants d’une Prague menacée par l’invasion nazie. Le réalisateur britannique marche dans le pas de plusieurs documentaires et drames qui semblent avoir déjà tout dit sur ce fait divers plus riche et surprenant que toutes les fictions. La présence d’Anthony Hopkins dans le rôle-titre est-elle suffisante pour distinguer Une Vie des innombrables mélodrames faciles sur cette sombre période de l’Histoire ?
Les enjeux sont graves, la caméra l’est plus encore : on filme des hordes de réfugiés qui s’entassent dans une ville qui n’est pas la leur, luttant contre la faim et le froid, craignant l’arrivée des troupes allemandes, le tout avec une image léchée, aux couleurs sobres soutenues par un montage efficace. L’oeuvre assume son académisme sans honte ni gloire, (trop) confiant en la puissance de son sujet. Le tire-larme, s’il peut s’excuser par la véracité du propos ici présenté, s’invite par des mélodies orchestrales et des gros plans sur des enfants pauvres et émaciés, suppliant le héros de les sauver ou pour réclamer du chocolat. Ce besoin agaçant de guider les sentiments se joint à une explicitation évidente et superficielle du propos du film, notamment sur l’héroïsme des « gens ordinaires » et de la quête d’identité de son protagoniste.
Malgré son pathos, Une Vie se montre capable d’une remarquable précision notamment dans sa représentation de la guerre et sa barbarie. Pas de bataille ni de cadavre en vue : la majorité du film se confine dans un Prague assiégé et les bureaux d’administration de Londres. Certains soldats défilent mais jamais une arme à feu ne s’entendra. La bataille se joue ici avec des visas, des passeports qui s’échangent, des listes de noms qu’on garde précieusement et des photos d’enfants qu’on exploite dans la presse. Enfin, James Hawes évite ici le bas sensationnalisme et évoque les tâches ingrates, répétitives et d’une morale douteuse de simples bureaucrates ici finement incarnés par des monsieur et madame Tout-le-monde. Dans un monde où obtenir un tampon sur ses papiers est le plus grand acte héroïque, la vision (même fugitive) d’un uniforme militaire ou d’une croix gammée suffit à insuffler au film une tension étouffante.
Pourtant, la véritable réussite artistique d’Une vie ne se trouve pas dans ce récit de guerre efficace mais lorsqu’on se transporte quarante ans après les faits, en 1987, pour retrouver un Nicholas Winton maintenant âgé qui cache, derrière des manières pince-sans-rire, une culpabilité sans fond. On quitte les taudis tchèques et la menace nazie pour la campagne anglaise et un homme incapable de composer avec ses échecs comme ses réussites passés. Le drame qui se joue alors est insidieux, contaminant les actes les plus quotidiens, que cela soit ranger son bureau ou nager dans une piscine. Anthony Hopkins offre un nouveau portrait saisissant qui fait la jonction entre ton facétieux et explosions de larme. Et si les sirènes du pathos ne tardent pas à résonner à nouveau, bien que toujours fidèles à l’Histoire rapportée ici, James Hawes sublime avec humilité son sujet pour mieux en faire éclater toute son humanité.
Une Vie / de James Hawes / avec Anthony Hopkins, Johnny Flynn, Helena Bonham Carter / Grande-Bretagne / 1 h 49 / sortie le 21 février 2024