Babygirl

Actuellement au cinéma

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En 1999, Eyes Wide Shut (Stanley Kubrick) s’ouvrait sur la préparation d’un couple bourgeois new-yorkais interprété par Nicole Kidman et Tom Cruise, en retard pour une réception. Dans la salle de bain, Alice Hartford, robe de gala et mise en pli impeccable, s’enquérait de son apparence auprès de son mari Bill, qui lui répondait d’un laconique « parfaite ». Lui reprochant de ne même pas l’avoir regardée avant de répliquer, la jeune femme se voyait finalement objecter un définitif : « tu as toujours l’air belle ».

Presque trente ans plus tard, cette femme parfaite a toujours les traits de Nicole Kidman et ne s’appelle plus Alice mais Romy. Entretenue par les traitements UV et les injonctions de botox, sa beauté semble comme figée dans un glacis d’éternité, corroborant d’un film à l’autre l’affirmation de l’époux kubrickien. Désormais à la tête d’une entreprise de robotique couronnée de succès, cette dirigeante puissante jouit d’une vie de rêve partagée avec son mari metteur en scène et ses deux filles adolescentes, entre un penthouse de Manhattan et une demeure de charme à la campagne. Seulement voilà, ce bonheur apparent est terni par les fantasmes inavouables qui peuplent l’imaginaire de la quinquagénaire, en secours de l’orgasme qu’elle n’a jamais pu atteindre avec son partenaire.

En s’attaquant de front à la question de la jouissance féminine, Halina Reijn prend à rebours le genre du thriller érotique, généralement arrimé au seul plaisir masculin, et expose les injonctions qui pèsent sur les femmes et cadenassent l’expression de leur désir. Ainsi d’une très belle scène dans laquelle Romy, couchée auprès de son mari qui lui témoigne son envie d’elle, se réfugie sous les draps pour lui confier le souhait qu’elle ne peut exprimer en face : regarder du porno pendant qu’il la prend. Quelques instants plus tard, c’est dans un oreiller qu’elle enfouira son visage pour tenter péniblement de faire coexister ses rêveries érotiques et le script sexuel hétéronormé qui ordonne ses rapports conjugaux.

Ces fantasmes tabous, c’est avec Sam, un jeune stagiaire interprété par Harris Dickinson, qu’elle commencera à les explorer, dans un jeu de pouvoir dont leur relation tirera tout son sel. Une dimension ludique parfaitement prise en charge par l’écriture des dialogues, dont les saillies comiques sont sublimées par un montage au timing impeccable, et qui fait advenir la véritable nature de Babygirl : de la promesse du thriller érotique, le film se mue en une comédie romantique électrisante qui assume pleinement son penchant parodique. Ce ton satyrique finement dosé, étrillant 50 Shades of Grey et consorts, rapproche par ailleurs la cinéaste de Paul Verhoeven, pour qui elle fut actrice dans Black Book (2006), avec qui elle partage un goût pour l’outrance qui pourrait bien valoir au film d’être injustement taxé de kitsch, voire de ringardise.

Pourtant, c’est bien par le regard empathique qu’elle pose sur ses personnages que Reijn se distingue et s’arrache au risque du ridicule. Loin des clichés auxquels elle entend justement tordre le cou, les scènes de domination entre Sam et Romy rendent compte de leurs hésitations, du tâtonnement, et exhalent un parfum de réel particulièrement émouvant. L’exploration intime du personnage féminin est considérée avec le plus grand sérieux, redoublé par l’implication totale des acteur·ices : Dickinson, dont la performance oscille entre l’espièglerie d’un enfant de douze ans et la sensualité froide et assurée d’un homme mur, et surtout Kidman, dont la présence irradie le film, charriant avec elle plusieurs décennies de rôles qui questionnent la sexualité féminine (Prête à tout, Birth, Paperboy, Les Proies, etc), et dont la plastique rendue inerte par la chirurgie esthétique colle à merveille au personnage.

Cette adéquation parfaite entre l’actrice et son double de fiction dessine le portrait d’une androïde qui reconquiert peu à peu son humanité perdue, en déléguant son libre-arbitre à un homme de chair et de sang. Ce faisant, le film triture la notion de consentement jusqu’au vertige, ramenant à la surface la douleur inhérente à la nécessité d’affirmer une volonté. Dans cette perspective, le personnage de Romy rappelle alors celui de Fleabag qui, à la fin de la série éponyme, confessait à un prêtre son désir honteux de se soustraire au principe même du choix : «  I want someone to tell me what to wear in the morning. No, I want someone to tell me what to wear every morning. I want someone to tell me what to eat. What to like. What to hate. What to rage about. » Idée hautement subversive qui sous-tend ce film radical qu’est Babygirl, que la liberté peut être conquise par le renoncement à sa capacité d’action. Contradiction motrice d’un des plus beaux personnages de cinéma de mémoire récente, qui prouve que, sous le vernis glacé, se cachait bien un cœur bouillonnant de vie. Human after all.

Babygirl / de Halina Reijn / Avec Nicole Kidman, Harris Dickinson, Antonio Banderas / 1h48min / U.S.A. / Sortie le 15 janvier 2025.

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