
Le plaisir qu’on éprouve devant Vie Privée tient d’abord au désir enfin assouvi de voir Jodie Foster jouer en français, devant la caméra d’une cinéaste française au geste de plus en plus sûr à mesure de métrages, Rebecca Zlotowski. Une Foster modalité F(r)oster, en pleine maîtrise d’une partition froide, sévère, contrôlée, que les errements de ses yeux, de son visage, contredisent sans cesse discrètement, non sans beauté.
Un patient vindicatif, insatisfait d’un suivi qui a échoué à le guérir de son tabagisme ; le suicide d’une patiente aux circonstances opaques : de quoi perturber l’assise et les certitudes du Dr Lilian Steiner, psychiatre et psychanalyste (on ne sait plus bien). Un ébranlement que des larmes intempestives, dans une séquence cocasse, manifestent soudainement à son corps défendant. Lilian s’agite dans tous les sens, court à droite puis à gauche, de son fils dont elle paraît distante à son ex mari ophtalmologiste, à ses rendez-vous nombreux, qui s’expédient en gros plans et montage cut, tandis qu’elle n’écoute rien, dans l’autre champ, à côté, soucieuse de retenir ses pleurs. Ces larmes inexpliquées, on serait tenter de les réduire à leur fonction piètrement symbolique, le surgissement d’un refoulé. Mais une larme ne traduisant jamais tout à fait ce qu’elle recouvre, elles signifient surtout l’épaisseur d’un inconscient équivoque.
Elles signalent que l’énigme promise par le film ne trouvera pas sa clé au dehors, mais au dedans. La psychiatre enchaîne les séances, prend en filature, s’active toujours dans l’espace pour éclaircir le suicide de sa patiente qu’elle soupçonne être un crime, alors que c’est immobile, sur un fauteuil, au fond de sa psyché, que se découvre la véritable énigme à résoudre. Une fascinante et fantasque séance d’hypnose, clef de voûte du récit, le figure. Au détour d’une image-rêve spectaculaire cristallise tout ce qui, tapi, agit Lilian : attraction inconsciente pour sa patiente défunte, maternité qui s’entrave, judeité qui s’est oubliée. C’est au dedans que ça remue. C’est au dedans que les causes se nichent. Zlotowski y sème au passage une petite leçon de cinéma : l’image manifeste mais n’explique pas. Elle est à lire, et non seulement à voir. À l’instar d’un personnage hitchockien, Lilian, qui pense identifier là les raisons de toutes ses impasses affectives, l’apprendra à ses dépens. Car on est voyant chez Hitchcock, parfois tout puissant scopiquement, et pourtant bien aveugle. Si la référence au maître ne fait pas de doute, l’hommage le plus sagace ne réside pas dans la reprise du schème psychanalytique, matrice de Pas de printemps pour Marnie (1964) ou de La Maison du docteur Edwardes (1945), dont on retrouve d’ailleurs certains motifs (la neige, l’hypnose).
Vie Privée est un faux whodunnit : voilà, au fond, ce qu’il y a d’hitchcockien. Quand on sait le mépris qu’Hitchcock affichait (voir ses entretiens avec Truffaut) pour ces récits sous-tendus par la quête d’un coupable, le jeu de Zlotowski, que l’on eût cru léger, s’enrichit. Ainsi brille l’idée comme son piège, sa principale limite. Le film feint le whodunnit : il n’implique plus personne. Le film creuse l’énigme interne : alors on participe, alors il y a à voir, alors il se passe quelque chose. Pas seulement un mystère, aussi une expérience. L’initiation d’une femme qui renoue peu à peu du lien, via les dessous du moi. À en croire l’issue de son scénario, le film paraît exhiber et réfléchir l’insuffisance de cet argument policier supplanté par un autre qui fouille les émotions et les désirs latents.
Tout cela sonnerait très sérieux si Zlotowski et ses acteurs avec elle ne semblaient pas autant s’amuser. En invitant, outre Hitchcock, la comédie dans son cinéma, et le genre de la comédie de remariage façon Woody Allen dans Meurtre mystérieux à Manhattan (1993). Et puis en taquinant franchement la méthode psychanalytique et ses praticiens notabilisés. Au cinéma, le schème est un peu dépassé. Comment le réinvestir si ce n’est ludiquement ? Métadiscursivement ? Si le comique manque de vigueur et de rythme – les clins d’œil à l’américanité de Foster tombent toujours à plat -, le ludisme de Vie Privée, dont participe sa facture hollywoodienne, amuït les réticences. On ressent une pureté et une sincérité du geste, dont l’humilité séduit. N’est-ce pas aussi ce que redécouvre Lilian au terme de son expérience ? L’humilité.
Vie Privée / De Rebecca Zlotowski / Avec Jodie Foster, Vincent Lacoste, Daniel Auteuil, Mathieu Amalric, Virginie Efira / 1h45 / France / Sortie le 26 novembre 2025.
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