Father Mother Sister Brother

Actuellement au cinéma

© Les Films du Losange

Devant un box d’un garage parisien, Skye et Billy (Indya Moore et Luka Sabbat), frère et sœur jumeaux typiquement jarmuschiens, contemplent l’amas de cartons remplis d’objets que leurs parents décédés dans un accident d’avion ont laissé. Trace concrète de la disparition, signe de la nature passagère de l’humain contre la persistance des objets, ils apparaissent comme des paquets de passé encombrants dont les deux jeunes se délestent derrière eux avant de disparaître à leur tour, de s’évaporer au fond du champ. Se délester ? Pas tout à fait. Il reste à décider qu’en faire. Le fardeau du passé a toujours empêtré le personnage jarmuschien. Le passé de l’Amérique et de ses mythes dans Dead Man, Stranger Than Paradise ou Mystery Train, celui de l’humanité pour les vampires plein de spleen d’Only Lovers Left Alive, le passé sentimental dans Broken Flowers.

Or s’il est un espace que le passé encombre, c’est bien l’espace de la famille. Dans chacun des trois segments qui composent Father Mother Sister Brother, jamais le présent ne s’invitera, jamais il n’infléchira les contours des rapports familiaux. Quand Tom Waits en vieux père fourbe dissimule précipitamment les indices de sa vie confortable dans Father – sans doute l’opus le plus réussi -, travesti en barbon négligé passablement sénile, outre que s’expose l’hypocrisie larvée des retrouvailles, c’est le présent qu’il chasse, son présent, qu’il réordonne conformément aux attitudes et aux rôles qui se sont invariablement instaurés. La table très rigoureusement dressée de la mère de Mother (Charlotte Rampling), si elle témoigne de sa froideur psychorigide, signifie l’inertie de l’ordre familial où l’on se tient à sa partition : l’intello-coincée Timothea (Cate Blanchett), la rebelle Lilith (Vicky Krieps), la mère distante et altière. La couleur identique des pulls, la table basse ou ronde où l’on trinque à l’eau, au café ou au thé, résurgence de Coffee and cigarettes, n’y changent rien. Les vécus de chacun ne se rencontrent plus.

Au sein des plans, inertes eux aussi, le cadrage donne à scruter les fissures de cet ordre factice. Longs silences, moues, implicites du discours, nuancent les postures de prime abord clicheteuses, et manifestent la distance irréversible que le temps a creusé entre les êtres. Avec Father Mother Sister Brother, Jarmusch se montre fidèle à sa poétique du vide, de l’inertie mobile (l’errance) ou immobile, à la faveur d’un art de la composition plus habile que soupçonné. L’unité du film à sketchs ne tient pas tant à la répétition des mêmes objets, mots et situations, qu’à la répétition elle-même, qui fonde cette impression d’observer des rituels désincarnés. Aussi désincarnés que le pèlerinage des Japonais de Mystery Train, cherchant le fantôme d’Elvis. En vérité, Jarmusch n’offre rien de moins qu’une variation de son regard postmoderniste. Après l’histoire, les légendes et les genres filmiques, l’épuisement gagne la famille.

Father Mother Sister Brother se découvre en drame familial postmoderne. Dead Man imaginait un Ouest américain sans horizon, liquéfié, mort. Où on liquidait les bisons depuis le train, et où la ville qu’on rejoignait n’avait plus rien à offrir. Résultat, plus d’action, plus d’agir : un ouest américain évidé du présent. Là où coutumièrement, la réunion familiale présuppose du conflit, des espoirs, l’éruption plus ou moins retardée d’un ressentiment jusqu’alors latent, chez Jarmusch rien ne se passe, rien n’agit. Parce que c’est comme ça. Bien souvent, rien n’agit ; rien ne fait bouger les linéaments des rapports filiaux. Peut-être est-ce pourquoi l’ultime segment tue les parents.

Que reste-t-il alors après la disparition ? Bien que l’itinérance automobile et nonchalante dans Paris du couple de jumeaux au physique de rockstars s’échoue dans un marasme cool, trop empesé, que tutoie parfois le style de l’auteur, ce troisième mouvement achève cette suite de croquis sur une vérité implacable. Que la nostalgie seule pérennise les liens. Sur les photos des parents, leur superbe apparaît incorruptible, les passeports étrangers qu’ils ont dénichés conservent leur mystère, figé à jamais. Leur appartement vide, qui succède à ceux, trop pleins, mensongers ou compassés de Father et Mother, est le seul où l’on veut s’attarder. L’absence recrée paradoxalement les conditions d’un lien renouvelé, en phase avec le charme de la poésie jarmuschienne où le vide se révèle fécond. Et la mélancolie désirable.

Father Mother Sister Brother / de Jim Jarmusch / Avec Adam Driver, Mayim Bialik, Tom Waits, Charlotte Rampling, Cate Blanchett, Vicky Krieps / 1h50 / U.S.A / Sortie le 7 janvier 2026.

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