
« Don’t think twice, it’s all right » (« N’y pense plus, tout va bien »). C’est sur cette injonction douce de Bob Dylan que se clôt la première saison de Mad Men. Jusqu’au printemps 2026, Arte rediffuse l’intégralité de la série, nous offrant ainsi l’occasion de repenser ce monument du petit écran. Créée en 2007 par Matthew Weiner (qui avait été à bonne école comme producteur et scénariste des Sopranos), elle n’a pas pris une ride, et continue d’être considérée comme l’une des plus grandes séries de tous les temps.
Les ingrédients d’une série d’anthologie ? Le titre, déjà, qui frappe par sa musicalité et par son efficacité. « Mad » renvoie tout à la fois à la folie (madness), à la publicité (advertising) et à l’une des plus célèbres rues de New York. Les « mad men », comme on les appelle, ce sont donc les publicistes de la Madison Avenue. Et le pluriel traduit la dimension chorale de la série : même si elle se focalise sur le personnage charismatique de Donald Draper, Mad Men développe une myriade de personnages qui gagnent en épaisseur au fil des saisons. L’esprit de la série est donc lové dans son titre, mais pas seulement : le générique de Mad Men – aujourd’hui culte – donne aussi le ton. Hommage à la célèbre chute dans Vertigo d’Alfred Hitchcock et au design des génériques des années 60s, on y voit un homme qui tombe au milieu des gratte-ciels new-yorkais et des publicités qui y sont placardées. Au fil de sa course, on croise notamment : les jambes de quelques pin-up enjouées, un verre de whisky dans lequel l’homme semble se noyer, et des slogans tels que « Profitez de ce que l’Amérique a de mieux à vous offrir » ou encore « C’est le cadeau qui ne déçoit jamais ». Mais tout est bien qui finit bien : le générique se clôt sur cette silhouette de Donald Draper, assis dos à la caméra, cigarette à la main. Non sans génie, tout est dit. Mad Men montrera les coulisses du rêve américain, au travers d’un self-made-man qui est arrivé au sommet, mais qui vit dans la crainte de voir le château de cartes de sa vie détruit. Car Donald Draper a bâti son empire sur un mensonge dont il peine à se libérer…
Si la série semble prendre pour épicentre ce protagoniste et ses errements existentiels, elle se construit aussi comme une véritable fresque sur les années 1960, tournant socioéconomique où la communication devient prédominante, et où de nouvelles revendications politiques se font entendre. L’agence de publicité devient le théâtre de ces bouleversements économiques et culturels. Le showrunner n’a rien laissé au hasard. Les décors de bureaux, les costumes et les coupes de cheveux évoluent au gré des saisons, à mesure que la société américaine se transforme, et ce pour notre plus grand plaisir. La précision historiographique de Mad Men tient d’un travail d’orfèvre. On peut aller jusqu’à distinguer les personnages progressistes des personnages conservateurs en se fiant simplement à leur évolution vestimentaire ou capillaire. Sans surprise, Roger Sterling, fondateur de l’agence, ne bougera pas physiquement (à l’exception de l’apparition d’une moustache dans la dernière saison). A l’inverse, un personnage comme Peggy Olson, arrivée comme secrétaire de Donald Draper dans l’épisode pilote, raccourcira ses jupes et ses cheveux, à mesure qu’elle développera une conscience politique et féministe.
On touche ici à l’un des points forts de la série : le regard qu’elle porte sur l’époque qu’elle représente. Les années 1960 apparaissent dans Mad Men comme une Arcadie perdue, un âge d’or révolu, que Matthew Weiner contemple avec nostalgie. Toutefois, sa nostalgie n’est pas empreinte de naïveté, elle est pleine de lucidité. Loin de faire miroiter aux spectateurs une période mythique de l’insouciance, Matthew Weiner montre une société qui n’est pas épargnée par la souffrance. Cette douleur est tour à tour individuelle (celle de Betty Draper, qui a conscience d’avoir un mari volage et absent), ou collective (celle qui accable tous les personnages de la série au moment de l’assassinat de JFK). Les multiples drames qui composent Mad Men représentent les années 1960 comme un miroir aux alouettes, une promesse de bonheur illusoire, dont les femmes font particulièrement les frais.
Bien que Mad Men ne soit pas ce qu’on peut appeler une série militante (elle ne cherche pas explicitement à porter un message), elle est consciente de représenter une époque particulièrement difficile pour les femmes. Le sexisme est plus qu’ordinaire et il est de bon ton d’être misogyne dans le New York des sixties. Les abus de pouvoir, les attouchements au travail, les violences gynécologiques et les viols conjugaux sont autant de violences banalisées que la série dénonce à un moment ou à un autre. Aucun homme ne sort indemne de Mad Men, pas même le charismatique Donald Draper : le véritable héroïsme est du côté des femmes (Peggy Olson en tête), bien que certaines aient intériorisé les valeurs patriarcales. On peut aller jusqu’à voir dans la folie annoncée du titre Mad Men, la critique latente d’une masculinité toxique qui s’en est donné à cœur joie dans une société qui lui faisait croire qu’elle avait tout les droits. Le traitement des personnages féminins est au service de cette critique : la série confère aux femmes une agentivité remarquable. Il n’y a qu’à voir la fantastique ascension professionnelle de Peggy Olson et de Joan Holloway, ou la manière dont Sally Draper se construit comme jeune femme indépendante d’esprit. Finalement, dans Mad Men, Donald Draper est un peu l’arbre qui cache la forêt : son parcours d’Heathcliff des temps modernes, homme torturé et insatiable, ne prévaut pas sur les itinéraires de celles et ceux qui croisent sa route.
Avec son atmosphère feutrée et stylisée, son rythme indolent et sa formidable bande originale, Mad Men a encapsulé l’énergie des années 1960. A l’image des publicités dont elle met en scène la conception, elle exerce une forme de fascination indicible sur les spectateurs. On lui voue un culte, mais sans être dupe de ce que nous voyons : on ne regrette pas ce « bon vieux temps ».
Mad Men / De Matthew Weiner / Avec Jon Hamm, John Slattery, Elisabeth Moss, Vincent Kartheiser, Christina Hendricks, January Jones, Aaron Staton, Rich Sommer, Robert Morse / Etats-Unis / 7 saisons / Disponible sur Arte