Derrière les drapeaux, le soleil

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Entre toutes les locutions figées que la presse affectionne, trône bien placée la mention « film important ». Ou pire : « nécessaire ». Justifiant l’éloge critique d’un film aux qualités formelles souvent négligeables, autant que ses intentions politiques peuvent sembler salutaires. Décrédibilisant toute objection critique, attentive à ce que les images montrent ou manquent, à ce qu’elles font, plutôt qu’aux discours qu’elles charrient. Cette fois-ci, on peut le dire : Derrière les drapeaux, le soleil est un film important. Pour ce qu’il accomplit politiquement dans sa forme : la recomposition d’une mémoire décomposée. Un travail historiographique par les moyens stricts du cinéma.

Plusieurs archives télévisées, de pays différents, commencent par présenter le Paraguay sur la carte de l’Amérique. Paraguay. Pays enclavé entre deux géants, Argentine et Brésil, et la Bolivie. Terre dont il est dit qu’on n’en sait rien. Terre inconnue. C’est une terre à l’histoire oubliée, à la mémoire occultée, d’une dictature qui aura duré 35 ans. Celle du général Alfredo Stroessner, qui constitue un hors-champ absolu pour les Européens, et les paraguayens eux-mêmes : les images de la période ayant été perdues, disséminées partout dans le monde, elles ont été recherchées, compilées, et montées pour aboutir à ce récit stupéfiant d’un régime aux milliers de victimes, refoulé dans l’abîme de l’histoire.

L’ouverture du film s’expose ainsi comme un seuil, qu’on nous invite à franchir, pénétrant pour la première fois tout un continent d’images vierges à nos yeux. L’usage exclusif de documents d’archives, produites par le régime de Stroessner ou des chaînes de télévision étrangères – surtout françaises – a d’abord pour effet de nous confronter radicalement à ce passé exhumé. La mémoire du pays est tout entière à construire : il s’agit de poser une première pierre, d’œuvrer comme un archéologue, en dépoussiérant, avec les outils du cinéma, les vestiges de temps ensevelis. On apprend donc beaucoup de cette trentaine d’années noires, durant lesquelles, de 1954 à 1989, des milliers de paysans se voient expropriés, des Guaranis sont enlevés et abattus, des prisonniers politiques, des syndiqués, disparaissent et meurent sous la torture. Pendant que le général Stroessner se fait sans cesse réélire, inviter par les gouvernants du monde entier, ou qu’il protège le médecin nazi fugitif Josef Mengele, soupçonné d’être son médecin personnel. Jusqu’à ce que l’autocrate, enfin, tombe.

Le geste de cinéaste de Juanjo Pereira, ce qui n’est pas peu dire, consiste en l’adjonction du hors champ de ces crimes au champ des images, a priori anodines. Il s’en remet sans retenue au montage, signifiant partout ce quelque chose de pourri au royaume de Stroessner. Via l’agencement des plans, le montage son, le recadrage, des effets de zoom ou de rembobinage, les résidus filmiques de l’instrument communicationnel du régime apparaissent déréglés. Le kitsch de la falsification fasciste s’entache. Se hante. Si l’on apprend beaucoup devant Derrière les drapeaux, le soleil, on assiste surtout au miracle d’une transformation d’images creuses et propagandistes en images de cinéma.

À travers ces archives, le film dialogue aussi, bien sûr, avec le contemporain. Sans forcer, sans excès discursif, sans nous le signaler. Rappelant que le fascisme a souvent, dans l’histoire, avancé masqué. Sous un fard rassurant, démocratique et progressiste. Promettant à toutes et tous le bonheur. Que l’on se souvienne du bon mot de Ludvik dans La Plaisanterie (Milan Kundera, 1968), pastichant la phrase de Marx : « l’optimisme est l’opium du genre humain ! ».

Derrière les drapeaux, le soleil / de Juanjo Pereira / Paraguay / 1h30 / Sortie le 25 mars 2026

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