
Il est artiste, elle est serveuse. Il est en pleine lumière, elle est dans l’ombre. C’est un jeu de chat et de souris, une folle – voire complètement dérangée et déjantée – course poursuite vers la reconnaissance, teintée de cynisme.
Signe sort avec un sculpteur à l’ego surdimensionné, qui met en place des installations avec des meubles volés dans les magasins, et dont le succès – bien que modéré – semble se refléter dans la mise en scène, adoptant par-là la vision teintée de jalousie de la jeune femme : alors qu’elle travaille au café, les plans s’attardent à capter le coin des tables, leur géométrie, rappelant la prégnance des objets, la minime célébrité du jeune homme. Signe semble être transparente aux yeux de ses amis, inexistante, incapable de parler sans que quelqu’un ne la coupe, et décide de se rendre volontairement malade pour attirer l’attention, en ingérant une quantité astronomique de médicaments interdits au commerce, développant une rare maladie de peau.
Sick of myself déploie dans un miroir tendu vers la salle – si nous sommes tant irrités par les personnages, n’est-ce pas parce que nous nous reconnaissons dans ce qu’ils font ? – des protagonistes que nous pourrions être enclins à détester, tant par leur égoïsme farouche que par leur narcissisme décuplé. Le film traite pourtant du mal du siècle, que traduit notre tendance à nous photographier (selfie, si proche de selfish), à l’instar du personnage principal. Le concept du film flirte alors avec le masochisme, le voyeurisme, confinant au malaise.
Au sein de plusieurs séquences introductives, on discerne le trouble de Signe, par l’attention portée aux détails de son expression. Alors qu’elle dîne au restaurant, entourée de convives présents uniquement pour son compagnon, elle contracte – sans que l’on parvienne à distinguer ce qui relève du vrai ou du faux – une allergie alimentaire. Survient ensuite un terrible accident, filmé comme un rêve, confondant réalité et mensonge, avec des plans courts, des couleurs criardes : une femme se fait mordre à la gorge par un chien. Signe lui porte secours, elle-même couverte de sang, et ne parvient à savoir si elle est également blessée. Le doute attire une centralisation : tout à coup, on fait attention à elle, et les rouages d’une manipulation égocentrique se mettent en place.
Une fois le pas de se rendre malade franchit, le film bascule dans l’étrange, le fantastique voire vers l’horreur : ce sont d’abord quelques traces rouges, qui ressemblent à de l’eczéma, puis des cicatrices, et enfin cette peau qui s’accroche à une table, qui se décolle du visage, provoquant une vision cauchemardesque. Les rêves de célébrité teintent les images de leur charge fantasmatiques. Un soir, elle fait l’amour à son compagnon, qui la couvre de mots prévenants, s’inquiète de sa santé, et l’orgasme provient moins de la relation charnelle que de cette sollicitude tant recherchée. Ce qui la fait jouir toute entière réside narcissiquement dans l’inquiétude qu’elle provoque.
La peau ravagée de Signe vient figurer une douleur interne, une souffrance, et se développe une esthétique du masque : il y a des bandages, qui officient comme un second épiderme, une persona, ce masque social qui s’amalgame avec l’identité. C’est bien d’ailleurs ce qui se produit, puisque Signe finit par se perdre, par ne plus distinguer son moi : entité individuelle ou désormais maladie ? Sick of myself dresse ainsi le tableau froid d’une mascarade nombriliste où la chair mise à nue, souillée, vient flirter avec le maquillage, et révèle, dans une combinaison du factice, un film salement intriguant.
Sick of myself / De Kristoffer Borgli / Avec Krstine Kujath Thorp, Erik Saether, Fanny Vaager / Norvège / 1h37/ Sortie le 31 mai 2023.