
À l’occasion de la ressortie, en version restaurée, de Jeanne et le garçon formidable (1997), nous avons eu la chance de discuter avec Philippe Miller, le compositeur du film.
Comment s’est déroulé votre rencontre avec Jacques Martineau et Olivier Ducastel ; comment a eu lieu votre arrivée sur le projet ?
Ma femme est monteuse et il se trouve qu’elle avait déjà travaillé avec le producteur de Jeanne et le garçon formidable. Il lui avait parlé de ce projet de comédie musicale et lui a appris que j’en avais déjà composé une pour le théâtre. Je devais donc travailler avec Jacques Martineau et ma femme a pensé que ce serait bien d’avoir aussi quelqu’un qui avait déjà travaillé sur une comédie musicale de cinéma ; car aucun de nous n’avait cette expérience. Elle en a donc parlé à Olivier Ducastel, sachant qu’il avait travaillé sur les derniers films de Jacques Demy. Ils sont tous venus à cette occasion et se sont rencontrés chez nous.
Vous avez composé les musiques à partir du scénario ? Comment se passait votre collaboration avec Jacques Martineau, qui a écrit les paroles des chansons ?
Quand on fait des musiques de films, on arrive souvent au dernier moment. Sauf si un réalisateur veut une musique en amont pour une certaine séquence, mais généralement, on arrive lors du montage. Dans le cas de Jeanne, la musique a été filmée, en quelque sorte. Cela inverse totalement le rapport car elle arrive juste après le scénario. C’était un souhait que nous avions tous : tourner avec les enregistrements définitifs, les voix des acteurs (sauf une), pour créer une véracité au moment de l’interprétation. Afin que les acteurs ne s’appuient pas sur des maquettes. Et puis, à l’époque il y avait assez peu de maquettes finalement, toutes les musiques que j’ai composées, je leur ai d’abord fait écoutées au piano, en chantant : à l’ancienne ! Mais notre choix était donc d’aller en studio, de faire enregistrer les vrais acteurs et puis d’enclencher le tournage. Etant donné que Jacques est aussi chanteur et musicien, il avait déjà écrit quelques paroles en pensant à des mélodies. Il était vraiment très humble par rapport à ça, il m’a dit que je n’avais aucune obligation de les utiliser mais qu’il ne pouvait simplement pas s’empêcher de penser à des mélodies lorsqu’il écrivait les paroles. Il y en a certaines que j’ai gardées, d’autres que j’ai transformées et quand, pour certains textes, il n’avait rien, j’ai eu l’entière liberté de composer ce que je voulais.
Aviez-vous déjà le désir de piocher dans plein de registres musicaux différents : java, tango, variétés ou encore jazz ?
Pour la java, la chanson était déjà intitulée La java du séropo ; et, pour le tango, c’est aussi Le tango du malaise. Donc quand les titres étaient déjà trouvés, le genre de la musique était assez clair. Mais parfois, Jacques n’avait pas d’idée en amont, c’est le cas de la chanson des employés au début. C’est donc moi qui ai proposé de faire ce mélange de raï. Quand elle chante dans la rue, je trouvais intéressant d’aller vers la variété. Mais dans tous les cas, il était évident dans le scénario qu’on ne chercherait pas une unité de style. Le coursier qui chante un air d’opéra était une idée de Jacques, nous en avons discuté et nous l’avons fait, nous nous étions mis d’accords pour nous octroyer cette immense liberté. Finalement, la musique c’est de la mise en scène. Par exemple, pendant la java, elle lui demande qui l’a contaminé et la musique s’arrête pour montrer la sidération du personnage face à cette question. Il marque un temps d’arrêt et la musique fait la même chose. Ça n’est plus tellement de l’ordre du texte mais vraiment de la mise en scène. Plusieurs fois nous avons donc mis en scène et mis en musique tous les trois. Ils m’ont permis d’imaginer avec eux comment ça allait être tourné.
Lorsque vous composez les musiques d’un film, essayez-vous d’avoir une vue d’ensemble, de savoir quel genre de rythme doit intervenir à tel moment ou de suivre une ligne directive quand aux sonorités ?
J’avais une grande liberté d’expression donc j’ai essayé d’y faire extrêmement attention. Que les orchestrations ne soient pas redondantes. Que je puisse maîtriser cela, rester dans une qualité de son qui me plaît, dans une façon de faire du son qui me plaît. Tous les instruments sont acoustiques et j’avais envie d’une certaine unité de fabrication, de conception de la musique mais éclatée dans des styles, dans des clichés différents. Les morceaux qui ne sont pas chantés, qui sont purement de la musique de film, permettent justement de lier, de créer une unité.

Parmi ces compositions, la dernière dans le cimetière reprend la chanson Un dimanche au lit. C’est l’unique occurrence de ce procédé, alors que la comédie-musicale se construit généralement sur les variations d’un même thème musicale. Pourquoi avoir choisi de prendre ce contrepied ?
On a été très vigilant à ne pas utiliser cette méthode, typique notamment de Michel Legrand. Rien que dans l’ouverture, il fait un pot-pourri de ce qu’on va attendre après. Même les thèmes eux-mêmes sont souvent des marches harmoniques, c’est une mélodie qui est répétée, décalée ou transposée. Donc finalement il est impossible de ne pas mémoriser la mélodie quant on l’entend autant de fois et qu’elle même se répète. Nous voulions faire quelque chose de fondamentalement différent. Je voulais bien sûr faire un hommage au cinéma de Jacques Demy. Je suis très admiratif de ce qu’ils ont réussi à faire et Michel Legrand est un très grand jazzman, mais je ne voulais pas qu’on m’identifie à lui, je voulais faire autre chose.
On remarque effectivement des hommages au duo Demy/Legrand, par quels autres artistes avez-vous été inspiré pour composer la musique de Jeanne et le garçon formidable ?
Ce qui m’inspire c’est la musique que j’aime : le classique ou dans le jazz. En fait, j’aime quand les musiques sont joliment écrites pour les musiciens. L’épreuve du feu pour un compositeur c’est quand on s’apprête à savoir si les musiciens qui vont vous interpréter aiment ce qu’ils ont à jouer ou pas. Pour la fabrication de ce film, je voulais qu’ils aient envie de jouer cette musique. J’adore par exemple les orchestrations de Goraguer pour Gainsbourg. Sans tomber dans l’écueil de vouloir faire pareil, sinon c’est raté d’avance, ses orchestrations, par exemple celle de La femme des uns sous le corps des autres, sont ce que j’ai essayé de retrouver notamment dans la chanson titre Le garçon formidable.
Vous parlez de composer pour des musiciens, mais j’imagine qu’il est très différent d’écrire de la musique en sachant qu’elle sera aussi chantée ?
Quand on écrit une chanson pour un acteur, on est presque un accessoiriste : il faut que le costume lui aille à la perfection. C’est tout un métier de transmettre aux acteurs et de tenir compte de leur personnalité, leur laisser une certaine liberté. C’est un bonheur de travailler par exemple avec Jacques Bonnaffé, il fait la mélodie à sa manière, il l’interprète à sa manière, la musique c’est une interprétation. Quant aux musiciens, je ne voulais pas que l’orchestration soit de l’accompagnement, il fallait que cela soit indissociable des voix des acteurs. Mais écrire pour des chanteurs en ayant conscience que tout ce qu’on va faire va les porter ou les mettre en difficultés, c’est effectivement très intéressant.
Qu’avez-vous ressenti en revoyant le film au cinéma il y a quelques jours ?
Je n’arrête pas d’y penser ! La fabrication de ce film a été un moment de vie tellement intense : les difficultés, les déceptions, les joies extrêmes. Quand j’ai revu le film avant hier je ne l’avais pas vu depuis 15 ans. Maintenant, j’ai une vision apaisée du film. J’étais plus réservé et plus critique quand c’est sorti, et là j’ai vraiment adoré le voir. Tout comme voir les réactions des spectateurs, leurs rires ; la pertinence des paroles des chansons ressort beaucoup. Et puis, quelque part, c’est très rassurant de se dire que le film ressort, qu’il y a des gens qui l’aiment assez pour le ressortir. J’ai adoré pouvoir revivre cette sortie en étant libéré de toutes les contraintes, savoir si ça va marcher ou non. Cette ressortie est la preuve que le film existe, qu’il existe encore et qu’il touche des gens. J’en suis ravi, c’est une immense chance pour moi !
Jeanne et le garçon formidable est actuellement au cinéma.
Propos recueillis par Chloé Caye le 16/06/23 via Zoom.
Une réflexion sur « Rencontre avec : Philippe Miller »