
Tinnitus est une plongée dans l’eau chlorée des piscines olympiques, dans celle d’un aquarium, mais également dans la tête de la protagoniste, où les sons dessinent un espace mental confus, flirtant avec l’étrange, l’horreur et le thriller.
Marina est une ancienne plongeuse professionnelle. Elle souffre d’un bourdonnement constant dans les oreilles, affectant son équilibre physique et psychologique. Alors qu’elle demeure éloignée des bassins depuis un accident, elle décide de reprendre les entrainements.
Marina vit à Sao Paulo, l’une des villes les plus bruyante au monde, notamment à cause de la pollution sonore. Cela vient comme renforcer et imager l’intérieur de son monde à elle, remplit d’acouphènes, de sons stridents qui ne passent pas, d’un remue-ménage constant d’où elle ne peut s’échapper. Son corps et sa psyché sont verrouillés, empêchés pas cette présence fantomatique qui s’envenime, jusqu’à devenir intolérable. L’attention est portée aux moindres détails, et c’est par l’ouïe que la protagoniste aborde sa ville, les pièces qu’elle parcourt, jusqu’à sa manière de faire l’amour (son partenaire médecin, suçant son oreille). Elle entend avant même de voir, l’accent étant mis sur les bruits des machines, ces sons imperceptibles que tout un chacun est amené à oublier, par habitude : le ronronnement du frigo, de l’ordinateur encore en veille, du ventilateur, des objets électroniques de toutes sortes, qui, même dans le silence le plus profond, bourdonnent toujours. Avec un certain brio, le cinéaste transforme et transfigure ces bruits mécaniques en bruit d’insectes, comme si tout s’animait : la folie entre en force dans le réel, quand les patients atteints d’acouphènes pensent être en proie à des voix, être face à des êtres vivants parasitant intentionnellement leur existence.
Tinnitus est un mélange de genres, alternant et combinant film sportif, drame horrifique, et onirisme. Il se pense comme un combat de boxe, où le personnage doit mener une bataille entre sa maladie, son corps et elle-même. Mais des failles scénaristiques viennent parasiter quelque peu l’histoire, quand certains sentiments, certaines réactions demeurent inexpliquées et ne trouvent pas de cohérence dans la tête du spectateur. Tinnitus est un film formaliste, accordant beaucoup d’importance à la plastique et la composition de l’image – qui relève en cela d’une prouesse tant les plans sous l’eau sont magnifiés par une dimension relevant du rêve (Marina arpente les bassins d’un aquarium dans le but d’amuser les enfants en étant grimée en sirène – touche fantastique et poétique qui vient renforcer l’atmosphère brouillant les frontières entre réèl et irréel). Aussi, les images prennent toute la place et sont souvent renforcées et redites (comme une répétition du même) par le son. Pourquoi revoir, ou réentendre ce que l’on sait/ connait déjà ? Pourquoi ne pas envisager/ accentuer le décalage ? C’est par cette prégnance du visuel dans le film, alors qu’il parle d’un mal être souterrain, interne, relatif aux sons – procédé purement cinématographique par ailleurs – que l’histoire se trouve diminuée : la volonté de lécher une plastique parfaite vient faire de l’ombre au scénario.
Il demeure malgré tout, des moments magiques, comme cette séquence finale, qui alterne entre champ sonore, et contre-champ muet, manifestant de façon brillante la différence de perception de deux personnages ; ou encore ce très gros plan sur l’oreille de la protagoniste, au début du film, qui terrifie le spectateur : comment une oreille peut-elle à ce point faire peur, si ce n’est par le jeu de mise en scène pointu mais si simple que représente le plan serré ?
Tinnitus / De Gregorio Graziosi / Avec Joana de Verona, Andre Guerreiro opes, Indira Nascimento / Brésil / 1h45 / Sortie le 5 juillet 2023.