
Portrait de danseurs, portrait de danses, portrait de musiques. Dans la mise en scène de Mehdi Kerkouche, les pluriels mouvants s’assemblent pour créer l’image fixe et exceptionnelle : le portrait de famille.
L’exercice du portrait de famille consiste en réunir des individus qui n’ont jamais choisi d’être réunis. De capter, entre les quatre bords d’une photographie, d’un tableau ou d’un plateau de théâtre, une essence collective qui tient à la fois d’éléments concrets mais invisibles : des gênes partagés, et de principes subjectifs ostentatoires : des traits de caractères uniques.
Les neuf danseurs que dirige Mehdi Kerkouche n’ont rien en commun : physique, formation ou style. Le chorégraphe permet à chaque singularité de s’exprimer hors du groupe tout en l’enrichissant. Autour de la matriarche, les enfants gravitent (parfois littéralement). Leurs mouvements aériens dessinent sur le plateau leurs trajectoires de vie : qui se croisent, se heurtent ou s’accompagnent. Mehdi Kerkouche fait s’allier avec justesse l’individuel et le collectif, aussi bien dans le propos du spectacle que dans ses chorégraphies.
Lorsque technique et émotion se côtoient, la danse peut tenir de l’ordre de la magie. Et le chorégraphe parvient à nous faire oublier complètement toute considération de difficulté des mouvements. Leur exécution nous impressionne évidemment mais moins que ce qu’ils dégagent nous touche. Mehdi Kerkouche sait donner l’illusion d’aisance ou au contraire appuyer le sentiment d’arduité ; dont le point culminant est un enchainement interminable, inconcevable de tours par l’un des danseurs, au milieu des autres, éclipsés. À l’image de cette séquence, Mehdi Kerkouche revient à l’essence de la danse, ce qu’elle garde de plus pur mais aussi de plus enfantin. Il y a au cœur de ses chorégraphies quelque chose d’évident, qu’il décuple ensuite physiquement et émotionnellement.
Portrait annonce dès ses premières minutes le règne du sensible. Il est de ces spectacles qui nous bouleversent par leur fraîcheur, par leur création humble d’une nouvelle forme de poésie. L’œuvre de Mehdi Kerkouche est une œuvre jeune qui – comme sait le faire la jeunesse – se révèle, l’air de rien, des plus percutantes. Alors que Curtains d’Elton John conte les chasses aux trésors de l’enfance, on sait devant Portrait qu’un trésor à la fulgurante beauté nous a été confié. Curtains, rideaux. Rideaux, après une heure d’émerveillement. Rideaux et après, tonnerre d’applaudissements.
Portrait / De Mehdi Kerkouche / Avec Micheline Desguin, Matteo Gheza, Jaouen Gouevic, Lisa Ingrand Loustau, Shirwann Jeammes, Sacha Neel, Amy Swanson, Kilian Vernin, Titouan Wiener Durupt / 1h / À la Scala du 4 octobre au 5 novembre 2023.