
Qui se cache derrière les apparences ? Que dissimulent un visage, une attitude, des paroles ? Daniel a un corps puissant et musclé, un avant-bras pris dans le plâtre, des vêtements larges et des cheveux coupés de près. Sara a de longues boucles qui dissimulent en partie son visage et une voix déformée par les vocaux Whatsapp. Ils ne se sont jamais rencontrés, mais ils pensent connaître l’autre mieux que personne. Jusqu’à ce que Daniel envoie un jeune soldat à l’hôpital et que Sara arrête de lui répondre.
Dans ce premier long-métrage distribué en France, le réalisateur Aly Muritiba questionne les idéaux de masculinité brésiliens et la fluidité du désir. Daniel est un instructeur militaire, qui lance des blagues grivoises à son père alors qu’il l’aide à se laver et qui ne fait pas le ménage chez lui car c’est un truc de femme. Renvoyé après que la vidéo de son passage à tabac d’une jeune recrue fait le tour des réseaux sociaux, il décide de tout plaquer et de partir à l’autre bout du pays rencontrer la belle Sara qu’il a connue en ligne et avec qui il échange tous les jours.
Prologue de trente minutes sous forme de drame social, road trip, comédie romantique, enquête, quiproquos ; Le champ des possibles, ou Deserto particular d’après le titre original, joue sur tous les tableaux et tous les genres – aussi bien sociaux que cinématographiques. Le procédé est cependant encore balbutiant, sacrifiant un développement plus approfondi des personnages au profit de longs temps d’exposition. Le scénario tâtonne, s’embourbe dans la présentation de status quo, perd son rythme, pour mieux le retrouver à chaque fois que Sara et Daniel se croisent. Leurs rencontres sont des fulgurances à travers lesquelles la forme du film et des personnages se dessine enfin – sauf quand certaines sont alourdies par des dialogues qui visent la poésie mais la détruisent par leur maladresse.
Chaque apparition de Sara demeure cependant un coup d’éclat dans un récit trop lent. Filmée cachée dans les lumières de boîtes de nuit, à l’entrée d’un restaurant, devant des miroirs, elle est une créature de la nuit, à la présence irréelle et impalpable. Les éclairages néons rouges, bleus, oranges, qui l’entourent contrastent fortement avec ceux des scènes de jours, en tons pâles et effacés qui laissent ressortir la clarté de la mer et des fleurs sauvages. Dans ce paysage désolé d’un Brésil pauvre et homophobe, dont les enfants ne rêvent que de s’évader, l’histoire entre Sara et Daniel est d’une douceur surprenante, portée par l’interprétation d’Antonio Saboia, déjà remarqué dans Bacurau. De militaire viril et violent à amant calme et bouleversé, il est le contrepoint parfait à l’énergie de Sara, et nous fait regretter d’autant plus que le film ne prenne pas davantage de temps à explorer ses évolutions. Mais l’histoire demeure touchante, belle dans ses meilleurs moments, et la fin portée par le Total Eclipse of the Heart iconique de Bonnie Tyler ouvre le film à des horizons doux-amers qui laissent entrevoir un futur pour Daniel, pour Sara, et peut-être même pour les deux ensemble.
Le champ des possibles / De Aly Muritiba / Avec Antonio Saboia, Pedro Fasanaro, Thomas Aquino / 2h00 / Brésil / Au cinéma le 6 septembre 2023.