Le Voyage de la peur

1953 / Ressortie le 20 septembre 2023

© Les Films du Camélia

Sous la pression des multiples mouvements féministes, le viol est devenu un sujet de société incontournable. Comme tout champ artistique, le cinéma n’y échappe pas ; de par les nombreux réalisateurs accusés d’agression sexuelle, parmi lesquels certains se pavanaient à Venise il y a seulement quelques semaines, mais également comme un sujet à part entière de l’analyse cinématographique. Iris Brey y consacrait un chapitre entier dans son essai sur regard féminin, où le nom d’Ida Lupino était abondamment cité. Sorti en 1950 puis tombé dans l’oubli avant d’être redécouvert, Outrage abordait frontalement ce sujet tabou dans un film à la forme tout à fait classique, qui préférait néanmoins suivre la reconstruction de son héroïne plutôt que de se perdre dans des élans romanesques.

On connaît donc le visage engagé d’Ida Lupino, contournant le formatage hollywoodien pour offrir des récits truffés de moments de résistance. Le Voyage de la peur est quant à lui d’un tout autre genre. Considéré comme le premier film noir réalisé par une femme, il ne contient pourtant que deux rôles féminins réduits à de la figuration. Pas de femme fatale donc, et pas de détective non plus ; juste deux amis qui vont avoir le malheur de prendre en stop un certain Emett Myers, serial-killer au mode opératoire bien rodé. Sous la menace de son arme (comme substitut phallique ?), les deux hommes n’auront d’autre choix que de mener leur agresseur à bon port avant une exécution probable.

Prise en otage sous haute tension saupoudrée de tentatives de fuite désespérées, il y a quelque chose de Funny Games dans la façon dont on jouit de la captivité et du désespoir des protagonistes. Si l’ouverture a des accents expressionnistes, cachant le monstre pour mieux le révéler par un jeu d’ombres rondement mené, le traitement de la violence surprend par sa froideur et son réalisme. Les personnages sont soumis dans un silence pesant, forcés d’écouter les tirades de leur agresseur, vantant sa liberté durement acquise à la force de son flingue. L’homme fort face à deux faibles. Le paysage mexicain devient alors le reflet de leur déchéance mentale accentuée par la chaleur étouffante.

L’antagoniste, incarné par William Talman, offre une performance tout à fait angoissante en grande partie due à sa difformité : il a un œil entrouvert qui ne se ferme pas, empêchant ses captifs de savoir s’il dort ou s’il les surveille. Et comme tout bon méchant, sa chute inévitable est profondément jouissive en plus d’ouvrir la porte à une analyse féministe du film. Si Ida Lupino avait démontré sa malice avec Bigamie et Outrage, la tension sourde du Voyage de la peur lui révèle une efficacité redoutable.

Le Voyage de la peur / de Ida Lupino / Avec Edmond O’Brien, Frank Lovejoy, William Talman / Etats-Unis / 1 h 11 / 1953 – Ressortie le 20 septembre 2023.

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Auteur : Corentin Brunie

Grand admirateur de Kieślowski, Tsukamoto, Bergman et Lars Von Trier, je suis à la recherche de films qui me bousculent dans mes angoisses et me sortent de ma zone de confort. Cinéphile hargneux, j’aime les débats passionnés où fusent les arguments de mauvaise foi. En parallèle de l'écriture de critiques, j’étudie le montage à l’INSAS et je réalise ou monte des courts-métrages à côté.

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