Portraits Fantômes

Au cinéma le 1er novembre 2023

© Urban Distribution / Dean Medias

Après un détour métaphysique dans la campagne brésilienne pour le western Bacurau, dignement récompensé par le Prix du Jury au Festival de Cannes en 2019, Kleber Mendonça Filho porte son regard sur la ville de Recife. Déjà au centre d’Aquarius comme des Bruits de Recife, le réalisateur offre ici une nouvelle exploration, plus personnelle encore, de son lieu de naissance et clé de voute de son cinéma social et fantastique. Retour au bercail doublé d’un retour dans le temps : Portraits Fantômes amorce un voyage historique, politique et social à travers les salles de cinéma qui ont enchantées son enfance. Loin d’être un simple documentaire didactique sur un artiste ou un espace clairement définis, voici peut-être l’œuvre la plus intimiste et ambitieuse d’un auteur au sommet de son art.

Ambition d’abord formelle, tant Portraits Fantômes se présente comme une synthèse de son cinéma. Rassemblant autant des images de ses précédents films, des archives, des vidéos de famille voire même ses œuvres amateurs de série B d’horreur, il dévoile une mosaïque hypnotique. Que cela soit en huit millimètres, VHS ou incrustations numériques, Portraits Fantômes réussit le pari d’homogénéiser toutes ces échappées visuelles sans laisser paraitre de ruptures ou une impression de trop-plein clinquant. Le rythme du montage, le plus rapide de l’auteur à ce jour, ne se précipite jamais et laisse le temps à chaque fragment, chaque portrait arraché aux archives poussiéreuses, de ressusciter sous nos yeux.

Documentaire oblige, Portraits Fantômes affronte l’ardu challenge de traiter une large masse d’informations et autant de thèmes historiques, sociaux et, bien sûr, cinématographiques, tout en ne devant jamais renier son ambition centrale : la promenade mélancolique d’un cinéphile dans sa ville de naissance qu’il reconnait de moins en moins. Nous pouvons regretter certaines facilités de « classification » comme cette segmentation en trois parties bien didactiques : une introduction explorant sur la maison familiale de l’auteur; une deuxième partie sur les salles de cinéma de Recife maintenant disparues; une coda douce-amère sur les églises qui ont parasités les sublimes architectures d’antan. Si le chapitrage de l’œuvre se donne trop à voir, il en résulte un mouvement d’expansion continu et vertigineux : nous débutons par le portrait d’une mère défunte pour finir sur l’évocation cinéphile d’un quartier révolu. 

Entre passé et présent, faits et fantômes, un artiste et une communauté, Kleber Mendonça Filho réussit le pari d’équilibriste d’approcher une variété de sujets graves avec une sincérité confondante et une acuité d’expert. Jamais l’œuvre ne s’abaisse à une simpliste déclaration d’amour du septième art ou un nombrilisme de son réalisateur. Le passé difficile du pays, hanté par le spectre de la dictature militaire, se lie à la destruction des salles de cinéma sans que le ton n’en devienne fataliste ou moralisateur. Il parvient même à exprimer un humour savoureux, avec par exemple cette séquence des messages subliminaux sur les facades lumineuses des cinémas, véritable dialogue invisible et cocasse pour ceux qui savent où regarder et rêver. Portraits Fantômes semble refuser la simple appellation de documentaire tant sa richesse et son audace débordent de chaque plan, produit de la passion d’un homme pour sa maison, sa famille et son quartier qu’il nous a fait aimer à notre tour.

Portraits Fantômes / de Kleber Mendonça Filho / Brésil / 1 h 31 / sortie le 1 novembre 2023

Une réflexion sur « Portraits Fantômes »

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