
Il n’est pas exagéré de décrire Hayao Miyazaki comme l’un des plus grands réalisateurs de notre temps. Des films comme Princesse Mononoké, Mon voisin Totoro ou Le château ambulant ont bercé l’enfance de générations entières et ont rempli leur imaginaire de nourriture délicieuse, de forêts magiques et de petites bestioles adorables – aussi bien que de traumatismes indélébiles. Bien que des rumeurs circulent déjà sur un nouveau projet du maître, Le Garçon et le Héron condense néanmoins en une explosion débordante la somme de son œuvre, et plus encore.
Un an après la mort de sa mère, brûlée vive dans un hôpital sous les bombardements de la Seconde Guerre mondiale, Mahito déménage à la campagne. Son père, le directeur d’une entreprise aéronautique (ce qui évoque le père de Miyazaki) s’est remarié avec sa tante, qui attend un nouvel enfant. Alors qu’autour de lui le monde semble se remettre du drame, Mahito rêve toutes les nuits de sa mère, entourée par les flammes, le suppliant de la sauver. Il fait la rencontre d’un héron à la gueule remplie de dents épaisses, qui l’emmène dans les profondeurs d’une tour où s’étend un vaste monde de fantômes, de magie et où les règles du temps sont abolies.
Dès la séquence de début, Miyazaki annonce le ton du film : Mahito court pieds nus dans des rues en feu, son corps déformé comme un pantin possédé. Autour de lui, des ombres distordues se liquéfient, évocations horrifiques de ce qui arrive aux victimes de bombardements. Les flammes lèchent l’écran, détruisent l’animation et entourent le corps de la mère de Mahito d’un cocon destructeur. Ce qui était en fond de la plupart des films de Miyazaki en devient ici le centre ; la guerre et ses horreurs se mêlent au fantastique pour créer un monde aussi terrifiant qu’enchanteur.
Le deuil de Mahito infuse chaque détail du film. Protagoniste froid et gardé, il est confronté en permanence à des images du corps de sa mère, insaisissable, gardé dans des tombeaux profonds, entouré par des flammes, ou reposant calmement sur un sofa comme si elle allait se réveiller d’un moment à l’autre. Le monde dans lequel Miyazaki nous convie est une forme d’Enfer où les oiseaux sont cannibales, où les petites créatures mignonnes sont dévorées et où les accouchements prennent la forme de séquences d’exorcisme digne de films d’horreur.
Car c’est bien le cycle de sa vie dans toute sa grandeur et sa cruauté qui est symbolisé ici, mais avec une poésie propre au talent du senseï. Le film se déploie en une flamboyance de couleurs et de formes, soutenue par une animation sans pareille. Les images sont si nombreuses, les thèmes si riches et profonds, qu’ils font de Le Garçon et le Héron le film le plus hermétique des studios Ghibli. Si la première partie du film est lente, et prend le temps d’installer le protagoniste dans l’étrangeté de cette nouvelle maison où il vient de déménager, la folie de Miyazaki atteint des sommets dans la deuxième partie du récit. Les situations improbables et les révélations s’enchaînent à une vitesse étourdissante, ce qui risque parfois de laisser l’émotion un peu en retrait. Pour qui n’est pas intimement familier avec l’univers du réalisateur, il est facile de se perdre dans le fouillis du film et de ne pas saisir tout ce qu’il cherche à faire passer.
Immense et tentaculaire, Le Garçon et le Héron est à la hauteur de la marque qu’Hayao Miyazaki a laissé sur le cinéma, et mérite d’être vu et revu, même si ce n’est que pour se perdre une fois de plus dans le dédale de tours de pierre, de bibliothèques victoriennes et de mers remplies d’animaux fantastiques.
Le Garçon et le Héron / de Hayao Miyazaki / Avec Soma Santoki, Masaki Suda, Ko Shibasaki / Japon / 2 h 03 / Sortie le 1er novembre 2023
Bravo pour cette critique dans laquelle je me retrouve totalement.
Il est vrai que le film peut laisser un peu froid émotionnelle ment au premier abord, et pourtant il y a dans cette histoire de quoi nous arracher des flots de larmes. Miyazaki a le bon goût, comme souvent, de ne pas verser dans le sentimentalisme excessif et se concentre sur le merveilleux. Cela nous ouvre des perspectives bien plus larges, très bien détaillées dans l’article. « le Garçon et le Héron » est bien un film de synthèse, un brévière Miyazaki, mais il ne donne jamais le sentiment d’un geste répétitif, d’un recyclage de motifs usés et surannés. Au contraire, l’inventivité semble être à la manœuvre dans chaque plan, pour le meilleur.
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