Sunset Boulevard

The Savoy Theatre

© Marc Brenner

Sunset Boulevard est l’une des comédies musicales d’Andrew Lloyd Webber les moins connues, au profit de Cats ou de Phantom of the Opera. Pourtant, l’adaptation du film de Billy Wilder n’a rien à envier aux autres œuvres du compositeur. En conséquence, l’avantage qu’elle possède sur celles-ci est que, plus rarement jouée, elle est sujette à des mises en scène précieuses et radicalement différentes les unes des autres. Cette année, c’est Jamie Lloyd et sa compagnie qui s’en emparent et offrent à Sunset Boulevard une renaissance triomphale.

Jamie Lloyd sait comment investir un plateau de théâtre : comment faire briller l’acteur seul en son milieu ou orchestrer les mouvements de foule qui l’envahissent. Brouhaha et solitude deviennent ici certains des éléments évocateurs de la vie sur un plateau de cinéma : entre la star, unique, et, autour d’elle, l’équipe qui s’active. Or c’est bien là toute le savant de Jamie Lloyd, ces alliances savantes des contrastes et, plus précisément pour cette production en particulier, entre ceux qui lient ou délient le théâtre et le cinéma. 

L’écran de cinéma, immense, s’abaisse sur les protagonistes ou les libère de son emprise. Lorsque ses bords touchent ceux de la scène, les personnages sont pris entre deux lumières : les projecteurs de la salle de théâtre et ceux de la toile de cinéma. Le dispositif de caméra et de projection en direct, souvent plus coquetterie que parti pris dans les productions théâtrales contemporaines, s’avère ici tout à fait sensé car il permet l’inclusion du gros plan dans la scénographie. Alors que les gestes théâtraux se rapprochent de ceux du cinéma muet, les gros plans sur le visage de Norma Desmond marquent réellement le décalage irrémédiable avec les expressions plus subtiles des acteurs du parlant.

Malgré son effet d’enfermement constant des visages, la caméra donne paradoxalement l’impression d’un élan plus libre, elle offre une profondeur de champ bienvenue. Et plus encore qu’une sensation de mouvement différent et complémentaire à celui scénique, elle permet d’explorer d’autres espaces. Le morceau phare « Sunset Boulevard » voit alors Joe Gillis s’élancer et chanter sur The Strand, grand boulevard londonien, à l’extérieur du théâtre. Portée par deux excellents comédiens et chanteurs (Rachel Tucker et Tom Francis), la mise en scène de Jamie Lloyd regorge donc d’ingéniosité et ne manque certainement pas d’humour.

Effectivement, une autre raison pour laquelle la caméra est tout sauf accessoire est le rapport que les comédiens entretiennent à elle sur scène. L’expression « jouer pour la caméra » se matérialise parfaitement grâce au dispositif en place. Ainsi, le spectateur remarque lorsque Norma s’adresse à lui ou à la caméra. Jamie Lloyd chorégraphie finement ces jeux de séduction vertigineux que la protagoniste tente d’entretenir avec la scène, l’écran, le public, les acteurs et la caméra… Pour celle qui admire tant son image, le metteur en scène a créé une cage de miroirs. S’y reflète en noir et blanc une histoire d’amour et d’ambition, qui prendra fin dans un jaillissement couleur sang. Une production sensationnelle et sensuelle.

Sunset Boulevard / De Don Black et Christopher Hampton / Musique de Andrew Lloyd Webber / Mise en scène de Jamie Lloyd / Avec Rachel Tucker, Tom Francis, Grace Hodgett Young et David Thaxton / 2h30 / Du 21 septembre 2023 au 6 janvier 2024 au Savoy Theatre, Londres.

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Auteur : Chloé Caye

Rédactrice en chef : cayechlo@gmail.com ; 0630953176

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