Rencontre avec : Bertrand Mandico

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Après Les Garçons Sauvages et After Blue – Paradis Sale, Bertrand Mandico revient avec un troisième long-métrage sélectionné à la Quinzaine des Cinéastes, Conann. À cette occasion, nous l’avons rencontré.

Qu’est-ce qui vous a attiré dans l’histoire de Conan le barbare ? 

Je voulais faire un récit sur la barbarie et raconter l’histoire d’une femme à travers plusieurs moments de sa vie. Je me suis dit que c’était intéressant de commencer par une période antique, à l’origine de la barbarie. Par association d’idées, je me suis amusé à jouer avec cette figure à la fois de la culture populaire, mais aussi de la mythologie, puisque Conann est un personnage qui aurait vraiment existé. Je suis parti des origines pour remonter le temps et les époques jusqu’à notre monde, voire un monde plus futuriste.

Comment avez-vous défini les époques du film ?

Le socle, c’est-à-dire la période antique, est celle décrite dans les bouquins de Robert E. Howard. La deuxième époque renvoie plus à une antiquité symbolique qu’on peut retrouver dans les films de Cocteau, c’est la période des 25 ans. Après, j’ai décidé de marquer une rupture en propulsant le récit dans le futur. Et puis quitte à aller dans le futur, autant aller dans une époque proche de la notre, donc les années 1990 dans le Bronx. À partir de là, j’ai imaginé cet autre monde qui peut rappeler les guerres contemporaines dans les pays de l’Est.

Même s’il est très fantasmé, le passage au Bronx est effectivement le plus réaliste du film. Comment avez-vous abordé ce décor ?  

J’avais envie d’être en rupture avec tout ce que j’avais fait et d’être plus dans le contemporain. J’avais en tête plein de films américains des années 1990, comme Rumble Fish de Coppola ou The Addiction de Ferrara. Pour construire le décor, je me suis appuyé sur une usine de sidérurgie au Luxembourg où j’ai décidé de tourner la totalité de mon film. Je me suis projeté dans ce que je voyais. Il y avait des anciens fours qui avaient servi à fondre du métal, c’est là qu’on a fait le temple antique. Il y avait des bâtiments avec des voies de chemin de fer, des pylônes et des choses effondrées qui m’évoquaient des quartiers du Bronx un peu destroy. D’autres endroits rappelaient des champs de bataille, des bunkers, etc. Le lieu avait déjà en lui toutes ces possibilités de décors, j’ai travaillé à la manière de quelqu’un qui fait des collages.

Est-ce que le fait de tourner dans un lieu unique a eu des répercussions sur votre manière de travailler ? 

C’est un confort de tournage, parce qu’on n’a pas à se déplacer tous les deux ou trois jours. C’est aussi un peu aliénant, on ne tournait que la nuit parce que c’est difficile de faire le noir dans cet endroit. J’ai eu un temps de tournage extrêmement restreint par rapport à mes autres films : j’ai eu 7 semaines pour les Garçons sauvages, 8 pour After Blue, et là j’en ai eu 5 pour contenir tout le récit. Ça a aussi influencé les choix de mise en scène, comme les plans-séquences ou les plans à la grue. C’est un film très peu découpé, en réalité. Tout ce que j’ai filmé est à l’écran, il n’y a pas de déchet.

Vous avez une méthode de tournage très particulière où vous dissociez totalement l’image et le son. Cette façon de faire a-t-elle évolué avec Conann ?

Ça s’est affiné ! Tout ce qu’on voit, je le tourne tel quel en 35 mm : je n’ai pas de post-production image en dehors du montage et de l’étalonnage. En revanche, pour le son, c’est l’inverse ; je tourne dans des endroits bruyants, je n’ai pas le temps de faire le silence parce que tout va très vite. On enregistre le son, mais il est assez pourri, donc je convoque très vite les actrices pour la post-synchronisation. Ça permet d’affiner encore plus le jeu, parfois même d’être en contradiction avec leurs propres interprétations sur place. Je leur demande de moins porter la voix, par exemple. Ensuite, je crée tout le sound-design du lieu, on bruite, et enfin, on compose la musique. Ce qu’il s’est passé pour Conann, c’est qu’à force d’avoir cette méthodologie, on est arrivé à des moments d’extrême réalisme, c’est impossible de déceler la fabrication totale du son. C’est quelque chose qui me plaît beaucoup, parce que j’ai totalement la main sur le son ! Je peux vraiment le moduler, le tordre comme je veux pour arriver à mes fins. 

Comment vos collaborateurs s’accommodent-ils à cette façon de travailler ?

Lorsqu’on parvient à un premier montage, c’est vraiment dur, parce que le son est pourri. En général, c’est la version qui fait flipper les producteurs ! Je leur propose de ne pas leur montrer, mais ils veulent quand même le voir. Ils disent que ce n’est pas possible, que c’est horrible, qu’on ne comprend rien, etc. À chaque fois, c’est un psychodrame ! C’est un peu primaire un producteur : il voit ce qu’il voit, il entend ce qu’il entend, il ne se projette jamais ! Donc après, on travaille le son, et là ça va beaucoup mieux, ils sont contents. On prend une demi-journée par acteur pour faire les voix, dix jours pour le bruitage, et ensuite le sound-design, c’est plusieurs semaines de montage son. 

Il y a également deux courts-métrages associés à Conann, qu’on a pu voir à l’Etrange Festival.

Le premier, Rainer, a Vicious Dog in a Skull Valley, devait être en ouverture d’une pièce de théâtre qui a été annulée à cause du COVID. Le deuxième, Nous les barbares, est un film que j’ai tourné dans les restes du décor au Luxembourg. C’est un film qui peut aussi se déployer en réalité virtuelle. Il s’agit de 4 plans-séquences de 8 minutes dans lesquels on suit la damnation de quatre actrices qui ont joué dans Conann. L’un est avant le film, l’autre est après, comme des parenthèses qui l’entourent. 

En réalité virtuelle ?!

Oui, on m’avait proposé de faire un film en VR tourné en 35mm ! Le dispositif est assez simple : quand on met le casque, on est cerné par quatre murs où se déroulent quatre récits synchrones, qui ont la même musique. Et en fonction de l’endroit où le spectateur positionne son regard, le son de l’écran qu’il regarde prédomine. Et tout est en boucle.

Avez-vous envie de retravailler avec ce dispositif de réalité virtuelle à l’avenir ?

Pas forcément ! J’ai envie de travailler sur des dispositifs qui éclatent le cinéma, réfléchir à sa fragmentation. J’aime bien la VR, mais c’est un jouet qui a pour limite ce désir qu’ont les gens d’utiliser de la 3D et des effets propres à ce support, alors qu’on peut faire tout autre chose. C’est un monde un peu compliqué qui n’a pas encore atteint sa maturité, qui a déjà des poncifs et des stéréotypes de fabrication assez lourds. Mais pour moi, sa valeur, c’est quand elle fait partie d’un processus de création et qu’un film est pensé pour ce support. 

Qu’est-ce que vous avez envie d’expérimenter, alors ?

Ce qui m’intéresse dans les films à venir, c’est de me confronter plus à nos mondes contemporains. Même s’ils sont stylisés, en tout cas, les reprendre en main. Essayer de casser ma ligne ou certaines choses que j’ai mises en place, ou au contraire d’en approfondir d’autres… Et aussi aller vers des réflexions plus politiques, plus frontales, un peu comme dans la fin de Conann. J’ai plusieurs idées pour plusieurs films, on verra lequel se fera en premier. Et peut-être que je vais me lancer dans une autre trilogie ! Je ne sais pas.

Propos recueillis au téléphone par Corentin Brunie et Gautier Garcia Galache le 3 octobre 2023.

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Auteur : Corentin Brunie

Grand admirateur de Kieślowski, Tsukamoto, Bergman et Lars Von Trier, je suis à la recherche de films qui me bousculent dans mes angoisses et me sortent de ma zone de confort. Cinéphile hargneux, j’aime les débats passionnés où fusent les arguments de mauvaise foi. En parallèle de l'écriture de critiques, j’étudie le montage à l’INSAS et je réalise ou monte des courts-métrages à côté.

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