Napoléon

Actuellement au cinéma

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Mais quelle mouche a donc piqué Ridley Scott ? Supposer une seconde l’adhésion des Français – ce peuple qui ne s’aime pas lui-même, disait l’intéressé – devant une telle boucherie, tant filmique qu’historique, relève d’une inconscience plus folle que la charge solitaire de Ney à Waterloo. Car ternir Napoléon est bien de droit pour un français. Pour un Anglais, on parlera sobrement de crime.

Et c’est un premier raccord qui sonne le cor du désastre. En ouverture, une date sur fond noir : 1789. On est à la révolution. Jusqu’ici tout va bien. Puis commence une séquence d’exécution, celle de Marie-Antoinette, qui tâtera du couperet en octobre… 1793 ! Voilà, le film vient de commencer, on y comprend déjà que dalle. Ne manque plus qu’un jeune Bonaparte à tête de vieux, spectateur de l’événement alors qu’il n’y était pas. Heureusement, la scène suivante nous rassure, datant les faits comme il se doit. Patience, de pires erreurs suivront. Mais on se gardera d’un énième procès en historicité de Napoléon. D’abord parce que tous les médias de France et de Navarre s’en sont donnés à cœur joie, le Figaro en tête, parti en campagne. Ensuite, parce qu’on préférera scruter une œuvre esthétique plutôt qu’un document historique. Car si histoire et cinéma, à leur façon, s’occupent tous deux de vérité, celle qu’ils tendent à saisir n’est certes pas de même nature. Vérité des faits pour la première ; vérité poétique pour le cinéma.

Ce montage si bancal en ouverture du film, plus que le manque criant de rigueur historique, manifeste ainsi sa faillite narrative. Pépin pas si bref : Napoléon ne raconte ni l’histoire, ni d’histoire. Assidûment elliptique et anecdotique, rien en deux heures trente-huit ne donnera à comprendre, au-delà du cliché ou du vulgairement su, ni les motivations, ni le génie militaire du petit Corse, ni les enjeux politiques qui agitèrent alors la France et l’Europe. Et comment pouvait-il en être autrement ? L’annonce d’un seul métrage retraçant trente trois ans de la vie de l’Empereur augurait la débâcle. Résultat, pas de film, mais une frise biographique, ingratement illustrée dans une photographie gris-bleuâtre, sans chair ni contrastes, à l’image de ses personnages.

De Napoléon, Scott, en bon Anglais, ne retient que l’ogre avide et brutal, toutefois capable d’amour quoique bien incapable de faire jouir sa femme Joséphine (rare détail, cela dit, sûrement avéré), reléguée ici en potiche, à fonction émulatrice. Le fougueux Joaquin Phoenix et l’incandescente Vanessa Kirby ont beau se tortiller, défendant comme ils peuvent leur partition en toc, le couple flotte à l’écran comme deux coquilles vides, deux silhouettes de l’histoire qui jamais ne prennent vie, échouant à devenir, ne serait-ce qu’un instant, héros de cinéma. La prouesse de messire Scott est sur ce telle qu’on se demande comment le caporal, semble-t-il si bestial, si inculte, a bien pu se hisser sur le toit de l’Europe. Hébétés, on en vient presque à regretter la variation sérielle du brave Christian Clavier.

Napoléon / de Ridley Scott / Joaquin Phoenix, Vanessa Kirby, Tahar Rahim / U.S.A, Royaume-Uni / 2h38 / Sortie le 22 novembre 2023.

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