
À la frontière entre les mondes, il n’y a rien de plus qu’un silence profond et un océan de vent, sur lequel d’immenses fleurs intangibles se balancent avec douceur. Puis viennent les murmures – des bribes de voix, des pensées portées par les courants d’air, qui traversent la fine membrane séparant la fiction de la réalité, les vivants des morts. C’est dans cet univers fantastique et empreint de mélancolie que nous emmène Benoît Chieux avec Sirocco et le royaume des courants d’air.
Le film, présenté à l’ouverture du festival d’Annecy, suit deux sœurs de 4 et 8 ans, Juliette et Carmen, qui entretiennent une relation aux airs de Mon voisin Totoro. Carmen, la plus jeune, est malicieuse et intrépide. C’est elle qui plonge littéralement dans l’aventure et découvre un royaume magique caché dans les pages d’un livre pour enfants. Juliette, plus inquiète, ne la suit que par sens du devoir. Les deux sont transformées en chat et se retrouvent dans le monde de Sirocco, un sombre magicien qui dévaste les villages fragiles, faits d’arches et de formes flottantes, avec ses violentes tempêtes. Elles font la rencontre de Selma, une cantatrice de renom isolée sur un bateau au milieu du ciel, qui dissimule un lourd secret. Toutes les trois embarquent à la recherche d’un moyen pour ramener les petites chez elles, mais se heurtent à la présence menaçante de Sirocco, planant sur le monde entier depuis sa citadelle de nuages.
La magie de Sirocco repose sur ces courants d’air annoncés dès le titre. Le vent souffle en continu dans l’image et dans la bande-son, parcourt les décors, les personnages, l’écran, en vagues douces par moments, monstrueuses par d’autres. L’air est au centre de toutes les intrigues du film, et l’animation s’empare avec intelligence de cette idée, cherchant les moyens de représenter l’invisible, allant jusqu’à le personnifier dans le dernier acte. Le style visuel, tout en aplats, grandes formes colorées et dépourvues d’ombres, comme un dessin d’enfant, se prête à cette instabilité et à ce jeu avec l’abstrait. Dans ce monde peuplé de créatures étranges, d’animaux parlants et de perles magiques, c’est l’élément le plus banal, le vent, qui devient le plus féérique et extraordinaire de tous.
L’histoire est alors portée par la beauté de l’animation et de la musique. Mais elle ne prime pas, et le fond ne parvient pas à égaler la forme : si des thèmes comme le deuil, l’injustice, et même le sexisme, sont forts, et abordés de façon poétique, il leur manque une certaine profondeur. L’aplat et le manque d’ombre, qui servent le dessin, se retrouvent avec moins de succès dans la narration et les personnages. On aurait envie d’avoir des discours qui seraient moins dans la recherche d’une naïveté poétique, faussement enfantine, et davantage ancrés dans la réalité de la situation et des personnages. Les deux fillettes auraient également mérité un traitement plus complet, dépassant leur simple caractérisation »d’enfant », ce qui leur aurait permis de porter le récit. Ici, elles disparaissent derrière Selma, cette chanteuse-aventurière à la voix sublime et aux yeux tristes, si intriguante qu’elle éclipse tout le reste.
Sirocco et le royaume des courants d’air demeure cependant une belle plongée dans un ciel battu par le vent. Si l’on retrouve dans le bestiaire qui peuple le film l’influence notamment de Hayao Miyazaki, Benoît Chieux parvient bien à créer son propre monde et sa propre mythologie, et à faire surgir, malgré un récit somme toute assez plat, des moments envoûtants et emplis de poésie.
Sirocco et le royaume des courants d’air / De Benoît Chieux / Avec Loïse Charpentier, Maryne Bertieaux, Aurélie Konaté / France / 1h20 / 13 décembre 2023