
C’est un objet rare, d’une inquiétante étrangeté saisissante que nous proposent Helena Giron et Samuel M. Delgado. Une sorte de conte, qui s’attèle au genre du film historique sans en embrasser pour autant ses attendus. Le film fait un pas de côté, prenant pour appui le regard, non pas d’hommes illustres, mais des petites gens, d’hommes et de femmes ordinaires, au quotidien empreint de poésie, voire de fantastique.
C’est donc l’histoire de deux trajectoires qui se mêlent et s’emmêlent : trois hommes de l’équipage de Christophe Colomb, ayant échappé à leur condamnation à mort en s’enrôlant dans la marine, fuient en emportant avec eux la voile du navire, alors qu’il atteignent les îles Canaries. Sur le vieux continent, telle Pénélope attendant le retour d’Ulysse, une femme tente de sauver sa sœur, blessée, en l’apportant aux mains d’une guérisseuse.
La destinée des protagonistes se fond avec la grandeur et l’aspect presque révérencieux que contiennent les paysages. Il y a une dimension purement contemplative, un rythme lent, permettant de saisir le poids de la nature sur les corps. Ces derniers se courbent, se tordent, jusqu’à se mouler dans la pierre des falaises, ou les branches d’une épaisse végétation, pour finir par disparaître, happés, et enfermés, autant par le cadre (extrêmement serré, qui s’attarde sur les visages) que par la flore luxuriante, qui devient alors prison. Se dessine encore cette séquence d’une beauté spectrale, comme tout droit sortie des fonds marins, qui capte, de nuit, l’avancée du navire de Christophe Colomb sur les eaux troubles de l’océan. Il y a un jeu de contraste doux entre les différentes teintes de bleu, la lumière de la lune, et la brume, engloutissant l’image dans un monochrome céleste. Ou encore ce montage alterné entre un volcan en éruption, sur l’ile des Canaries, et les visages, exténués, des trois fuyards, apparaissant en filigrane, à chaque détonation. S’agit-il d’une métaphore de la mort, du dernier souffle, d’une hallucination ? Toujours est-il que la nature est employée esthétiquement dans ce qu’elle comporte de plus visuel, de plus poétique. Elle est sublimée par le cadre, et parfois, par le grain de l’image : la transition entre la première et la seconde destinée est amenée par l’utilisation de l’argentique, avec ses défauts, son organicité, transformant ce lien futile, en une véritable chair vivante, une transmission de peau à peau.
Un corps sous la lave fait donc s’élever la voix de résistants, de trois hommes et trois femmes rejetant la misère et la violence à laquelle ils sont condamnés, dans le but de faire ressurgir (de la même manière que la lave s’écoule d’un cratère) la mémoire, et le tissage entre deux temporalités. D’ailleurs, tout ne semble être que mouvements, temps, et signes de l’absence d’une culture autochtone dont, aujourd’hui, il ne reste que quelques traces. La voix off finale nous permet d’en prendre conscience, tout comme le squelette momifié auquel nous faisons face, plongé dans l’obscurité, et qui fait ici pleinement figure de memento mori.
Un corps sous a lave / De Helena Giron et Samuel M. Delgado / Avec Nuria Lestegas, Sara Ferro, Xoan Reices / Espagne, Colombie/ 1h15/ Sortie le 20 décembre 2023.