
À la sortie de Gomorra, on a pensé qu’on le tenait enfin, l’enfant terrible du nouveau cinéma italien. Les patauds Reality puis Tale of Tales nous auront donné tort, jusqu’à ce que Matteo Garrone nous gratifie sans tapage d’un petit chef d’œuvre noir, Dogman. Après un nouveau détour vacillant par le merveilleux de Collodi (Pinocchio, sur Prime Video en 2019), Garrone a décidé de nous perdre une fois encore avec Moi, Capitaine, cette fois dans les dunes sahariennes aux reflets écœurants, à peine moins désertiques que le contenu du film.
Un raccord inaugural annonce le désastre. Tandis que l’on découvre le visage du jeune Seydou, seize ans, un contrechamp marque d’emblée la distance qui le sépare de sa famille. Présenté en rupture, le jeune Dakarois, comme son ami Moussa, n’a qu’une idée en tête : gagner l’Italie pour vivre de sa passion, la musique, et devenir une « star »… Avec ce qu’il faut d’argent de poche pour financer leur périple – du moins le croient-ils – les deux adolescents inconscients des risques et périls s’embarquent ainsi dans une traversée cauchemardesque, jonchée de pertes et de désillusions. Parti pris pour le moins déconcertant, pour ne pas dire affligeant.
Car c’est un rêve de gloire et d’enrichissement, sur fond de frustration dans un milieu, bien que modeste, paisible et sain, qui motive nos deux jeunes candides. De quoi donner généreusement quelques grains à moudre aux partisans de Meloni, qui ne doit pas, on l’imagine, inspirer au pauvre Garrone la plus franche sympathie. Dès lors, concéder plus longtemps du crédit à l’épopée farcesque apparaît comme une âpre entreprise. En se bornant à vouloir exalter le courage et l’altruisme de son protagoniste, que le récit et la mise en scène érigent en héros antique, l’idiot utile… Pardon… le cinéaste rate hyperboliquement la complexité du sujet migratoire.
On accordera donc peu de mérite à ce Moi, Capitaine, si ce n’est son trait documentaire retraçant les terribles épreuves qu’endurent nombre d’hommes sur la route vers l’Europe, du désert assassin à l’imprévisible méditerranée, en passant par la barbarie des geôles clandestines de Lybie, dans un engrenage corrompu régi par le racket et la seule loi des mafias. Dernier mérite toutefois : sa durée magnanime qui dieu merci se prive d’ambition homérique.
Moi, capitaine / de Matteo Garrone / Seydou Sarr, Moustapha Fall, Issaka Sawadogo / Italie / 2h02 / Sortie le 3 janvier 2024