Making of

Actuellement au cinéma

© Ad Vitam

Les réalisateurs explorent les coulisses du cinéma habituellement sur un mode comique, pour un dévoilement acide mais fédérateur de l’enfer de la création cinématographique. Malgré les magouilles, les collaborations tendues et les risques, la magie du cinéma persiste et resplendit toujours. Cédric Kahn, quatre mois après la sortie du Procès Goldman dont il conserve toute la rage et la noirceur, reprend la thématique usitée d’un tournage difficile et entend bien démontrer que le 7ème art ne s’accomplit que dans la douleur.

Simon (Denis Podalydès), réalisateur expérimenté, pose ses caméras dans une usine désaffectée pour y narrer une insurrection ouvrière tragique et mortifère. Ce qui s’annonçait comme son œuvre maitresse révèlera un parcours du combattant éreintant, surtout incarné par les lubies mégalomaniaques de sa star Jim (Jonathan Cohen) tandis que son acolyte de longue date Marquez (Xavier Beauvois) ment aux producteurs et provoque une coupe budgétaire désastreuse. Tout en bas de la hiérarchie, le figurant Joseph (Stefan Crepon) rêve de cinéma et parvient à être engagé comme réalisateur du making of du film et le portrait de son réalisateur en crise, épicentre de la catastrophe à venir.

Sadique, Cédric Kahn s’intéresse plus aux échecs de ses personnages qu’à leurs réussites. Les conflits abondent et se succèdent sans que le spectateur puisse assister à leurs résolutions pour mieux lui faire plonger dans l’ambiance délétère d’un tournage, suite de frustrations et d’injustices qu’on affronte en serrant les dents. Making of alterne les discussions (fictives) des ouvriers en grève, agora prolétaire qui souvent aboutit à l’implosion du collectif, avec les réunions grinçantes entre les différentes communautés du tournage, du réalisateur aux chefs de postes jusqu’aux figurants sous-payés. Le récit esquisse un parallèle glaçant entre l’histoire des ouvriers trahis par leurs patrons et les pratiques professionnelles abusives du monde merveilleux du cinéma. Si humour il y a, il repose sur la compétition malsaine entre les plus retors et égoïstes, chacun cherchant dans ce désastre la plus belle part du gâteau cinématographique… ou simplement un salaire convenable.

Plus qu’une simple dissection du processus de création (destruction ?) d’un tournage, Cédric Kahn attaque l’ethos du film d’auteur et sa recherche du Vrai avant tout. Les prétentions artistiques sont pour la plupart exprimées par Jim, acteur arrogant pour qui être un ouvrier se résume à vociférer et porter des pulls épais, interprété par Jonathan Cohen en un équilibre juste entre le ridicule, la maladresse et le narcissisme violent. À l’opposé des débordements personnels, la caméra filme ce tournage avec une caméra éloignée et fixe, forçant ce collectif à vivre ensemble pour mieux les piéger dans ce bateau qui coule inexorablement. Si l’on peut regretter des intrigues romantiques surfaites et une résolution bien facile qui revient ad nauséam sur la force magique du cinéma, Making of se trouve être une tragédie acide réussie, vivisection d’un univers cannibale qui se subit plus qu’il se rêve. Coupez !

Making of / de Cédric Kahn / avec Denis Podalydès, Jonathan Cohen, Stefan Crepon, Souheila Yacoub / France / 1 h 59 / sortie le 10 janvier 2024

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