
Les débats sur l’état actuel du journalisme ne manquent pas : chaînes contrôlées par quelques grands patrons, lignes éditoriales imposées et refus du pluralisme, ou bien recherche de la vérité, prise de risques et reportages coup de poing en première ligne des conflits ? Le troisième long-métrage d’Alix Delaporte, elle-même ancienne journaliste à l’agence CAPA, promet de nous plonger dans les salles de rédaction enfumées de ces équipes de grands reporters, dont l’intégrité et l’esprit d’enquête sont menacés par les décisions financières des producteurs.
Le schéma est classique : la jeune Gabrielle (Alice Isaaz), BTS audiovisuel en poche et neuf heures de Flixbus derrière elle, parvient à décrocher un poste de stagiaire au sein d’une prestigieuse émission de reportages, à la tête de laquelle préside Vincent (Roschdy Zem). Ancienne légende du journalisme de terrain, désormais confiné à son bureau, il a réuni autour de lui un ensemble de personnages haut en couleurs, mais pauvres en profondeur. Accompagnée de la journaliste sèche et angoissée, de l’interviewer shooté aux opioïdes, du bourru misogyne et du jeune énervé, Gabrielle découvre les coulisses du journalisme, les rythmes effrénés, l’adrénaline, les interviewés récalcitrants, et la règle numéro 1 de toute stagiaire : toujours penser à récupérer les micros.
L’amour d’Alix Delaporte pour son sujet, et la passion des acteurs et actrices qui portent le film, sont palpables. L’image granuleuse, dans les tons rouges et gris, parcourue des rayons d’un soleil défraîchi, nous transporte dans un autre temps, où la télévision connaissait son âge d’or et l’air s’était transformé en un nuage opaque de fumée de cigarette. La mise en scène, qui se fait intense et électrique lors de quelques scènes clés, nous transporte au plus près de ces journalistes qui donnent tout pour avoir l’Image, la meilleure, la plus frappante, que ce soit au milieu d’un champ de bataille ou sur le runway psychédélique de la fashion week. À tout cela se combinent des thèmes puissants, sur la liberté de l’information, la pression de l’audimat, le danger mortel des reportages sur le terrain, et l’aliénation d’un métier aussi important que dévoreur, à côté duquel il est impossible de se construire une vie.
Pourtant, une fois tous ces éléments combinés, il n’en ressort qu’un film mou, au flot lent et décousu d’intrigues mal reliées. La réalisatrice semble perdue dans ses propres possibilités et, ne sachant pas sur quoi mettre l’accent, se retrouve détachée de tout. À commencer par sa propre protagoniste, Gabrielle, sur laquelle la caméra s’attarde en de gros plans, certes beaux, mais qui servent peu à sa caractérisation et à son développement. Passive, les yeux grand ouverts, elle ne semble ni apprendre ni échouer, et se contente de suivre silencieusement ses collègues. Ceux-ci ne sont pas en reste : si le scénario veut nous faire croire qu’ils sont déchirés entre leur métier et leur vie personnelle, on les connaît trop peu pour vraiment compatir. Même quand l’un d’eux se retrouve à risquer sa vie sur un champ de bataille, il est difficile de se sentir concerné. Peut-être parce que ses seules répliques juste-là étaient lourdes et clichées ; ou peut-être parce que, cette guerre qu’il est allée filmer, nous ne savons même pas où elle est, pourquoi elle a lieu, ou qui sont les partis en présence.
Ce flottement politique est tout aussi problématique. Il y a « l’ailleurs », ces pays étrangers d’Afrique où les gens meurent et souffrent dans des guerres qui semblent interchangeables et où nos courageux journalistes partent enquêter, mais oublient de nous partager le nom de ces pays et des victimes. Et puis il y a la France, avec ses hôpitaux surchargés, ses créateurs de mode capricieux et ses végans un peu con-cons mais qui plaisent aux jeunes. Tout cela, la guerre, les hôpitaux, la mode, le militantisme, est mis sur le même plan, traité avec la même importance, et surtout le même manque d’enjeux, si bien qu’on finit par se perdre dans la multitude de sujets d’enquêtes proposés. Les pistes sont lancées, puis s’évaporent les unes au milieu des autres, pour enfin laisser la place à une romance convenue et peu souhaitée entre la stagiaire et son patron. Après tout, pourquoi s’intéresser à la corruption des politiques quand on pourrait à la place avoir un couple avec 30 ans d’écart ?
Alors certes, avec tout cela Alix Delaporte cherche à incarner un thème fort, sur le moment présent et l’impossibilité de le vivre quand on a l’habitude de tout expérimenter derrière sa caméra. Mais l’exécution est maladroite, clichée, et cherche à condenser en moins d’une heure et demie une matière suffisante pour une série. Faute de s’attarder sur ses personnages et sur son émotion, le film s’étouffe sur lui-même. L’image de fin en est la triste constatation : comme toutes les autres, elle aurait pu être belle et poétique mais, ne résonnant qu’avec du creux, elle demeure superficielle, et clôture platement un film qui, à force de trop en vouloir, a fini par ne rien obtenir.
Vivants / de Alix Delaporte / avec Alice Isaaz, Roschdy Zem, Pascale Arbillot, Vincent Elbaz / France / 1 h 26 / Sortie le 14 février 2024.