
Le premier long-métrage d’Ariane Louis-Seize dresse le portrait atypique et décalé d’une jeune fille de soixante-huit ans, Sasha : jeune, parce qu’elle est un vampire et que ces derniers vieillissent bien plus lentement que le commun des mortels. Sous ses airs renfrognés et sombres (son regard qui « tue ») elle renferme un cœur tendre, qui l’empêche de commettre des meurtres pour se nourrir.
Sasha nous touche dès l’enfance, dans cette scène qui sert de prologue, lorsqu’elle se prend d’affection pour un clown venu la divertir pour son anniversaire. Tous les codes du genre sont là : lumière tamisée, qui se met à frémir lorsque l’heure du repas arrive (car ce clown sert de dîner au reste de sa famille, sous les yeux larmoyants et horrifiés de la protagoniste – on en vient quand même à dévorer son cadeau d’anniversaire!), couleurs pourpres et noires, qui viennent souligner la pâleur des visages.
Les premières images présentent l’entité familiale comme un tout, un groupe de quatre personnes (parents, cousine, et tante) impossible à dissocier. Les membres sont capturés de manière picturale, comme si leur présence, leur place au sein du cadre, était figée. Surtout, ils apparaissent en contre-plongée, faisant face à Sasha, seule devant ce groupe imposant, lui demandant l’impensable. Derrière cette esthétique marquée par la peinture, se lit le poids écrasant de la sphère familiale, celui qui pèse sur Sasha : on ne déroge pas aux lois instituées depuis des années – voire des millénaires. Sasha ne fait pas entorse à la règle, et doit s’y plier, même si pour cela, elle doit se confronter à sa plus grande aversion.
Le film retrace alors la quête d’émancipation de Sasha, au sein d’un récit initiatique qui la met sur la voie d’un jeune adolescent suicidaire, Paul. Il lui propose, dans un geste tout aussi humaniste que la morale de Sasha, de lui offrir sa vie. Mais avant de le mordre, la jeune femme lui demande sa dernière volonté. Leur escapade nocturne va les rapprocher, creuser la relation ambigüe qui les lie, notamment par le langage corporel. Sasha est étrangement stoïque; leurs regards sont fuyants, ce qui amorce le sujet sous-jacent au thème du vampirisme : la sexualité. Quoi de plus lié à l’érotisme que l’acte de mordre un humain. Un corps à corps brutal, une étreinte qui provoque du plaisir. Les deux adolescents s’y confrontent, en se préparant au passage à l’acte : Sasha tente de faire sortir ses dents (or elle n’y parvient que très rarement, et ce blocage équivoque laisse entrevoir l’impossibilité de parvenir à une possible jouissance charnelle); Paul se met dans la peau de quelqu’un prêt à mourir. C’est touchant, sensible, et les protagonistes côtes à côtes sur l’édredon, convoquent fatalement des images de première fois.
Ode à l’émancipation, drôle, et pince-sans-rire, Vampire humaniste… parle en creux du rapport troublé de chacun des personnages à la réalité : il y a d’un côté la démesure du rythme qu’impose la vie de vampire pour Sasha, et de l’autre, l’impossibilité pour Paul de trouver un sens à sa vie, faite de brimades, et de harcèlement. Ce sont donc deux âmes errantes et opposées en tous points qu’Ariane Louis-Seize fait se rencontrer: la première cherchant à survivre, quand l’autre souhaite mettre fin à ses jours. Le film devient alors une réflexion et une fable existentielle, dans un style horrifique et comique qui tient ses promesses.
De Ariane Louis-Seize / Avec Sara Montpetit, Félix-Antoine Bénard, Steve Laplante / Canada / 1h30/ Sortie le 20 mars 2024.