Dos Madres

Actuellement au cinéma

© Shellac

Dos Madres, le premier long-métrage de Victor Iriarte, est pensé et composé comme une lettre : il est soutenu par les voix off, qui permettent aux spectateurs d’entrer dans la psyché des trois protagonistes. C’est une adresse directe. Une adresse de Véra à son fils biologique, Egoz ; d’Egoz à Véra ; de Cora à Egoz, son fils adoptif. Plus encore, c’est une parole mise en récit. Une correspondance lue à voix haute, pour faire basculer le privé dans le publique, lier l’intime au politique, brouiller les frontières de genre, entre fiction et documentaire.

Le film s’inspire d’un scandale d’état : l’enlèvement de nouveaux-nés dans les hôpitaux, lors du régime franquiste. Si, au départ, l’idée revient à soutirer les enfants de l’influence politique déviante de leur mère, pour les placer au sein de familles obtempérant au régime, les enlèvements perdurent à la mort de Franco, avec les mêmes complices, dans les lieux de soins et d’administration, pour des raisons économiques. Le fil narratif de l’intrigue tire son point d’ancrage dans la volonté de Véra de retrouver son fils disparu, dans ses longues années de recherches, puis dans celle de se venger.

La caméra, toujours très juste dans son positionnement, capte le doigt de Véra suivant le tracé des rues sur un plan. Elle rencontre une autre main, celle de son fils, puis une troisième, celle de Cora. Ce sont des chemins de vie qui se joignent, tous victimes d’un engrenage véreux, qui redoublent métaphoriquement les lignes de la main, en lien avec l’empreinte, la trace, et l’ADN. Le motif des mains est récurrent dans les images : celles de Véra, qui retranscrivent sur une machine les échanges dans les tribunaux ; les mains de Cora et d’Egoz, qui jouent du piano ; les mains de Véra et Cora, dont les ongles ont été peints avec du vernis rouge, qui paraissent appartenir à un même corps; la main de Cora que le réalisateur esthétise pour en faire une figure symbolique relevant presque de l’expressionnisme, lors du vol de documents confidentiels. 

Derrière, se lit la question de l’identité perdue, puis retrouvée voire multipliée. C’est ainsi que un plus un font trois. Les jeux sobres et en retenue des acteurs, tout comme le placement (jamais trop loin, et jamais trop près) de la caméra, offrent une sincérité désarmante aux plans, devant cet équilibre fragile qu’est une famille recomposée, ou plutôt décomposée par des instances puissantes et déshumanisantes. La cruauté des évènements qu’ont traversée les personnages n’en est que plus palpable par le regard tendre et bienveillant que le réalisateur pose sur eux, leur situation, leurs choix, sans les juger, ni les toiser. 

C’est un respect mutuel qui se dégage de Dos Madres, une compréhension touchante des uns et des autres, dans le but de ne plus taire ni de cacher ce qui l’a été pendant bien trop longtemps. De le révéler par les mots de témoins touchés dans leur chair, et marqués dans leur sang.

De Victor Iriarte / Avec Lola Duenas, Ana Torrent, Manuel Egozkue / Espagne, Portugal, France / 1h49 / Sortie le 17 juillet 2024.

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