
Après Revenge, récit de vengeance qu’on appelle, car soyons précis, rape and revenge, The Substance tend à jouer une autre vengeance. Le très sanglant épilogue éruptif et cathartique, régurgitant à la face du « grand monde » sa cruauté envers les femmes et leur corps, la confirme et la signe. L’ambition d’une revanche du corps, de la matière, sur ce qui le fige. Le stéréotype. Et, à la manière de la victime qui retourne contre son bourreau sa violence, Coralie Fargeat s’empare frontalement du langage du patriarcat, ce male gaze bien aimé, pour en extraire la laideur.
Pari risqué, casse-gueule, qui aboutit à un objet difforme. Car le vrai drame, que The Substance floute partiellement sous son optique idéologique, c’est qu’il reste beau, ce corps. Rien à faire. Il est tellement enviable. On comprend tous Elizabeth Sparkle (Demi Moore), énième has-been du cinéma devenue présentatrice d’une médiocre émission d’aérobic, jetée par son boss (Dennis Quaid) vulgaire jusqu’au bout des doigts – lors d’une séquence écœurante en fisheye – car désormais périmée, arrivée au « crépuscul » de son sex-appeal. On comprend, comme les lecteurs de Goethe et de Wilde s’émeuvent devant la détresse de Faust et Dorian Gray, le choix de cette star déchue, cédant au désir de la Substance, un produit refilé sous le manteau qui engendre un nouveau corps « plus jeune, plus beau », dans l’espoir de reprendre sa place. Bien sûr, à chaque produit ses risques, à chaque pacte son coût, et parce qu’elles ne sont qu’une, Elizabeth et son nouveau corps Sue (Margaret Qualley) doivent permuter tous les sept jours, au risque d’altérer le corps matriciel d’Elizabeth.
On voit rapidement le tableau. Comme dans Les Gremlins, chef d’œuvre de tous les temps, ça dégénère. Mais bien que le prix du scénario cannois parût saugrenu pour une trame aussi programmatique, ce dérèglement se montre ici davantage signifiant. Parce que The Substance relate une lutte. Entre un corps féminin réel, déclinant, et un canon féminin façonné par des hommes et les images ; entre l’être vieillissant aussi et l’être jeune. La voix qui vend la Substance parle en effet d’un corps « plus jeune et plus beau », soulevant un enjeu double, l’un et l’autre n’allant pas nécessairement de pair. Car le désir d’un revenir du corps jeune constitue un drame universel. Un drame ontologique. C’est d’ailleurs un homme, lui-même consommateur du produit, qui mène Elizabeth à celui-ci. Quant au désir du corps parfait, nul doute qu’il aliène surtout le corps des femmes. Fargeat entrelace ainsi deux modalités du rapport au corps, dont l’un finit hélas par atomiser l’autre.
Le corps parfaitement lissé, gommé de toute aspérité, de Margaret Qualley, manifeste et cristallise cette tension. Alors qu’une porte se ferme sur une image terne qui connote l’expérience sinistre d’Elizabeth, la même s’ouvre ensuite, sur fond de musique techno tapageuse, pour laisser place à celle de Sue, dans une esthétique publicitaire aux couleurs saturées, qui met en scène une silhouette certes confondante, par cet excès d’artifices, mais non moins fascinante. Accuser Fargeat de complaisance ou de faire le jeu malgré elle des structures qu’elle dénonce paraîtrait injuste. Car ne faire de ce corps qu’un pur objet de dégoût serait malhabile. En tant que le drame vécu par Elizabeth se niche à mesure du film au cœur d’une force d’attraction-répulsion qui l’enferme. Et qui achève de la faire basculer. Le corps artificiel a beau abîmer le corps réel, vieillissant, qui le dégoûte, malgré la répulsion qui gagne peu à peu le personnage de Demi Moore, l’attraction persiste toujours. C’est ce qui asphyxie les femmes. Les corps stéréotypés oppriment. Mais, suprême perversion, ils oppriment justement parce qu’ils semblent plus beaux.
Ce qui dessert The Substance procède in fine de son souci de clarté, de lisibilité, alors même que son sujet ne peut être plus complexe. Tandis que se jouent conjointement le drame ontologique, celui du devenir irréversible, et le drame politique, celui d’une violence envers le corps des femmes, The Substance finit par pencher entièrement vers le second, moyennant un certain schématisme. Lequel endigue sa puissance, bouche sa profondeur. On n’enfonce plus qu’une porte depuis longtemps ouverte, et à grands coups de bélier.
Sans rien divulgâcher, on dira qu’à son terme, le film désigne sans détour, sous des couches et surcouches de prothèses, la monstruosité d’une industrie du spectacle réifiante. Dommage que Fargeat croie plus au symbole qu’à la poétique trouble du plan et du montage. Au trouble, également, que peut inspirer la matière quand on la scrute et la triture. Les fragmentations jusqu’au-boutistes du corps de Qualley, ou les allers-retours de Demi Moore, de son miroir à l’image de son double parfait, produisent immensément plus qu’une métaphore grossière, privée d’ambiguïté. Mais le message doit passer. Au cas où le spectateur ne comprendrait pas ce qu’il sent. Ce qu’il éprouve. La saisie politique phagocyte donc bel et bien le drame ontologique. Et l’on n’invoquera pas une quelconque loi du genre, son registre farcesque. Extravagance, artifice ou grotesque peuvent tout à fait rimer avec complexité. Cronenberg l’a prouvé.
Le body horror pouvait promettre ce que Fargeat ne s’attache pas assez à filmer : le tragique d’une corruptibilité irréversible du corps, ou la résistance implacable de la chair au virtuel et à l’artifice. Le point d’orgue du film citant bien sûr le Carrie de De Palma – clin d’œil parmi cent autres autotéliques -, plutôt que d’offrir littéralement une revanche sotte de la chair maltraité envers ses bourreaux, eût gagné à traduire esthétiquement un primat nécessaire du réel sur l’image. Mais cette fin a au moins le mérite, outre de susciter un demi sourire, d’illustrer encore plus vivement pour nous spectateurs, consommateurs fiévreux, cette leçon capitale qu’un Charles Perrault eût pu écrire en ces vers (car on retrouve aussi, dans The Substance, un peu du conte) :
Toi spectateur, ami,
Rappelle-toi bien ceci :
La notice d’un produit
Se doit d’être suivie,
Au risque de pâtir
De nombreux déplaisirs.
The Substance / de Coralie Fargeat / Demi Moore, Margaret Qualley, Dennis Quaid / 2h20min / France, U.S.A / Sortie le 6 novembre 2024.
Une réflexion sur « The Substance »