Vingt dieux

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© Pyramide films

Vingt dieux. Juron qui promet tout un paysage, dans la campagne du Jura, et qui pouvait sentir de loin les relents coutumiers du pittoresque. Un faux pas que la cinéaste Louise Courvoisier, qui a grandi en Franche-Comté, s’épargne au profit d’un réalisme romanesque à la fraîcheur et l’authenticité revigorantes pour notre œil de spectateur, usé depuis quelques années en France par des moissons de drames ruraux plus ou moins pertinents, souvent cantonnés au champ du discours social (voir notamment Au nom de la terre, parmi les exemples éminents).

Ce paysage qu’offre Vingt dieux est avant tout celui de visages. D’acteurs amateurs pétulants, dont Clément Faveau en tête dans le rôle du jeune Totonne, aux airs vagues d’un Denis la malice, que l’on découvre dans une foire, se désapant intégralement devant une foule grisée à l’issue d’un plan séquence façon Dardenne ou Scorsese. On le retrouvera un peu plus tard, échoué dans les bras d’une fille, déçu de ne pas trouver d’érection, puis dormant dans la rue jusqu’à ce que son père vienne le chercher. Au gré d’une sensibilité réaliste, le personnage se donne comme un observable, saisi dans une chaîne d’événements qui l’agissent et le définissent. Et ceci purement, exempt de toute prise psychologique. Une ellipse criante le signifie, celle des conséquences immédiates de la mort du père, éludées entre son accident et son enterrement.

Aucun attardement sentimental sur le deuil en cours. Le drame constitue plutôt l’événement initial d’une suite d’épreuves ordinaires au fondement de l’expérience. D’une façon assez remarquable, le monde rural que filme Louise Courvoisier ne s’apprécie jamais comme un sujet, ni encore un décor. Il apparaît telle une matière, ferment de situations initiatiques pour son personnage qui ne s’éprouvent jamais sous le registre du drame, et donc in extenso du mélodrame, mais avec l’âpreté diffuse et nécessaire du vécu. C’est ainsi, naturellement, qu’émergent les quelques enjeux sociaux. En catimini, comme les effets du regard porté à hauteur de l’expérience de Totonne : sa quête pour la fabrication du meilleur comté de la région le heurte, au contact de son amante/pigeon Marie-Line, héritière de sa ferme, à certaines injustices. Injustices que lui et ses deux potes, attachants filous, tâcheront de détourner.

Ni dardennien ni bien sûr scorsesien, le picaro-réalisme de Vingt dieux déniche du romanesque via son attachement au vrai. De l’émotion par la suggestion toujours empirique des sentiments. Dès lors la fabrication d’un comté nous attrape, par les espoirs et les liens affectifs, entre un fils et son père absent, qu’elle matérialise. Pour son premier long métrage, Louise Courvoisier impose déjà un regard, empreint d’une finesse séduisante, soucieux d’émanciper les représentations du rural de la pesanteur condescendante et de l’angle social parfois réducteur, à la faveur de nuances vitalistes, d’une peinture plus chaleureuse.

Vingt dieux / De Louise Courvoisier / Avec Clément Faveau, Maïwène Barthelemy, Luna Garret / 1h30 / France / Sortie le 11 décembre 2024.

2 réflexions sur « Vingt dieux »

  1. Belle idée en effet que ce lien posthume entre père et fils à travers le chaudron de cuivre, objet doué d’une aura magique et sacrée ici au service d’un savoir-faire ancestral.
    Une critique parfaitement affinée. 👏

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