
Lors de sa distribution initiale en 2022, Au cœur des volcans : Requiem pour Katia et Maurice Krafft fut discrètement éclipsé par la sortie d’un autre film s’emparant de la même matière première. Dans Fire of Love, la cinéaste américaine Sara Dosa plongeait elle aussi dans les archives du couple de volcanologues français pour en tirer le récit d’une vie passionnelle et passionnée, entièrement dédiée à la traque des éruptions, et qui s’acheva par leur tragique disparition au pied du mont Uzen au Japon en 1991. Généreusement produit, linéaire, chronologique, ce long-métrage diffère en tous points de celui d’Herzog.
Le cinéaste allemand, dont la voix reconnaissable entre mille narre le film en off, clarifie lui-même ses intentions : il ne s’agira pas ici d’une énième biographie, mais bien d’un hommage rendu à la beauté des images tournées par Katia et Maurice Krafft. Herzog solde d’ailleurs le destin du couple d’entrée de jeu en ouvrant son film par la scène de leur accident fatal, avant de s’acquitter des éléments de parcours nécessaires à la bonne appréhension de leur carrière de scientifiques en quelques phrases laconiques. Débarrassé de toute tension narrative quant au destin de ces aventuriers du feu, le réalisateur a le champ libre pour travailler comme bon lui semble les archives du duo.
Tirant à lui la couverture du cinéma, Herzog s’abîme dans la contemplation des coulées de lave en fusion, des cadavres engloutis par la boue cendreuse, ou encore des forêts dévastées par le souffle volcanique, pour mieux interroger l’appétit de notre espèce pour le danger. En dépossédant ainsi les images de toute visée rationaliste, le cinéaste postule le glissement du couple Krafft de chercheur·ses en artistes, de l’observation à la méditation. Libéré par le cinéma, délesté du prétexte scientifique, les binôme amoureux est rendu à son attraction viscérale pour la simple beauté du monde géologique. Posté à leurs côtés, à l’interstice entre la peur et l’excitation, le cinéaste trouve alors un espace paradoxal de paix et de silence dans lequel faire résonner le sublime : « There’s nothing more that should be said. We can only watch in awe ».
En se réappropriant ainsi leurs rushs et en rêvant le couple en aventuriers·ères de cinéma, Herzog s’imagine cheminant auprès du couple. Familier des expériences de tournage extrêmes en immersion dans une nature sauvage, intéressé de longue date par les volcans, comme en témoigne son court-métrage La Soufrière (1977), le cinéaste allemand ne peut que se reconnaître en ce duo de têtes brûlées prêtes à braver la mort pour la beauté du geste. Au détour d’un plan qui voit Katia et Maurice progresser dans un paysage de désolation, Herzog confesse même son regret et sa frustration de n’avoir pu partager leurs aventures. Plus qu’un hommage, Au cœur des volcans est en réalité un film de compagnonnage : le rêve d’un homme employant les outils du cinéma pour ressusciter des ami·es imaginaires, leur rendre visite et contempler de concert le feu qui crépite au cœur de la terre.
Au cœur des volcans : Requiem pour Katia et Maurice Krafft / de Werner Herzog / 1h21 / France, Grande-Bretagne, États-Unis, Suisse / sortie le 18 décembre 2024