La Chambre d’à côté

Actuellement au cinéma

© Pathé films

L’année 95 avait son duo de stars de la décennie, Pacino et de Niro, enfin réunis dans Heat (Michael Mann, 1995). 2025 a le sien, d’une teinte un brin différente. Un côte-à-côte au lieu d’un face-à-face, de deux des plus grandes actrices du siècle : Julianne Moore et Tilda Swinton. Duo magnifié dans un récit d’une mort annoncée, funèbre mais sans lugubre, tragique mais (quasi) dénué de larmes, enneigé, in fine, mais de flocons rosés. Fidèle à ses accents sirkiens, la mort chez Almodovar se pare des atours les plus chaleureux, informés par l’éthique qui sous-tend le film. Une éthique au fondement d’une esthétique, l’une étant réciproquement l’affaire de l’autre. Sauf dans les mauvais films.

Par un drôle de hasard almodovaresque, c’est au cours d’une séance de dédicace qu’Ingrid, romancière thanatophobe, apprend l’hospitalisation de sa vieille amie Martha, souffrante d’un cancer. Les deux vieilles branches perdues de vue se retrouvent aussitôt, dans la chambre d’une clinique, dans un parc luxuriant. Rarement en champ contre-champ, souvent dans le même plan. On cause, on badine, on remue les frasques et les drames enfouis, le temps de renouer pour que se joue le drame singulier de La Chambre d’à côté. Un drame émancipé du conflit liminaire, du principe de tension narrative, si ce n’est celle que recouvre l’attente de la fin que condensera ensuite le motif de la porte entrouverte. Un drame paradoxalement libéré de toute puissance mortifère, alors que Martha, condamnée, veut en finir : elle a besoin d’une amie pour l’accompagner. Être à ses côtés. Le film sur l’aide à mourir se conjugue à un autre, voire en procède. Un film sublime sur l’amitié. Son désintéressement. Son amoralité.

D’où vient qu’Ingrid accepte presque sans sourciller le projet de son amie ? Évacuant ainsi très vite la possibilité d’une résistance éthique à ce projet funeste. Peut-être parce qu’Ingrid est une romancière : la littérature est ce champ privilégié d’une suspension du jugement moral. Sûrement aussi parce qu’il en va de l’amitié. De l’amitié profonde, modalité parmi d’autres de l’amour. Or amour et morale n’ont jamais fait bon ménage chez Almodovar, tout digne spectateur de son cinéma le sait bien (et tout lecteur pensera là qu’il y a un article à faire), comme La loi du désir (1987), un titre évocateur, en attestait déjà. La première partie un peu poussive de La Chambre d’à côté n’érige pas davantage que cette loi des amies, partiale, qui engendre sa propre morale, une morale intrinsèque concurrente des lois juridiques et religieuses.

De l’amitié germent toutes les ramifications de l’œuvre. Parce qu’elle motive par elle-même et partialement le consentement d’Ingrid, un tableau coloré de la mort volontaire s’épanouit, une floraison de vanités suaves et gourmandes, telles ces corbeilles débordantes de fruits de toutes sortes. Rarement la mort aura semblé aussi ragoûtante, rarement une morte aura paru aussi élégante, couchée sur le divan vert d’une terrasse au soleil, étonnés que nous sommes, comme Ingrid, de sentir la mort « si légère ». Une impression qui la frappe, mettant la main sur la pilule d’euthanasie perdue, dans l’une des rares séquences de crise qui montre un contre-pied discrètement scandaleux alors que la mort, pourtant, se dérobe. Désacralisée mais toujours invisible – la pilule restera hors-champ -, l’attente de la mort ou, plus outrageusement, le projet de suicide se contemple encore car il se réalise librement. En toute conscience. Tandis qu’Ingrid verra dans la pilule disparue l’indice d’une hésitation inconsciente, la mise en scène manifeste au contraire, dans une urgence, la vigueur implacable d’une volonté.

Par le relais d’Ingrid, qu’angoisse l’idée de la disparition, spectatrice d’une autre qui embrasse son devenir fatal, La Chambre d’à côté donne à sentir l’éclosion d’une fin, découvre une expérience de la mort qui s’apprivoise à mesure du film, du séjour des deux amies, des déplacements dans l’espace, de ses tonalités, et d’un suspense feutré. De l’imminence dilatoire du suicide, cristallisé dans l’objet métonymique de la porte, procède cette « densification du temps » propre au suspense, agent de l’expérience d’Ingrid et, avec elle, du spectateur. Une expérience initiatique que parachève l’écart vis-à-vis du scénario de Martha. Celui d’un doux surgissement.

La Chambre d’à côté / De Pedro Almodóvar / Avec Julianne Moore, Tilda Swinton, John Turturro / 1h47 min / Espagne, USA / Sortie le 8 janvier 2025 – Lion d’or à la Biennale 2024.

Retrouvez également ici la critique de Lise Clavi, écrite à la Mostra de Venise.

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