Ce n’est qu’un au revoir & Un pincement au cœur

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© Bathysphere productions

Après avoir filmé en sortie de Covid trois lycéennes d’Hénin-Beaumont, Guillaume Brac a voulu donner à son court-métrage Un pincement au coeur une suite spirituelle. Naît donc Ce n’est qu’un au revoir, projeté en diptyque avec le premier film. Du Nord-Pas-de-Calais à la Drôme, il s’agit de tirer un trait pour lier deux jeunesses aussi profondément semblables que différentes.

On commence avec Ce n’est qu’un au revoir. Le soleil baigne tout et c’est la fin de l’année scolaire pour les élèves de terminale, dont on suivra un petit groupe, l’accent mis sur quatre d’entre elleux, Aurore, Nours, Jeanne et Diane, qui s’expriment en voix off. Aucune méprise n’est possible sur la classe culturelle de l’équipe : dreadlocks, sarouels, clopes roulées, piercings, posters anarchistes ; une belle bande de babos, qui se revendiquent comme tels, toujours filmés en plan d’ensemble. Des couloirs de l’internat à la rivière où on s’éclabousse en passant par les free parties et les salles de classe, ils font corps, ils font bloc. On est loin des reportages TV pleins de jeunes qui votent Bardella, ce dont on ne se plaindra pas : il semble majeur, dans un contexte politique de montée globale du fascisme, d’offrir au regard l’existence très concrète d’une jeunesse politisée à gauche. Notre bande du lycée de Die ne vote pas encore, n’a même pas le bac, mais fait du stop jusqu’à Sainte-Soline, évite les grenades de désencerclement, tient tête à la police. Et malgré le franc traumatisme provoqué par les explosions et les corps qu’on voit chuter comme morts autour de soi, on y retourne, parce qu’existe la conscience aigüe qu’on n’a pas trop le choix.

« Tout le monde ferme les yeux, tout le monde fonce droit dans le mur », énonce la voix de Diane sur les images de pluies estivales qui noient la cour de son lycée, « j’en ai marre de tout porter à bout de bras, je suis fatiguée ». On ne l’en blâmera pas. Il est terrible de découvrir à dix-sept ou dix-huit ans qu’on ne nous laisse en héritage qu’une planète brûlée, qu’il ne nous reste rien que l’apocalypse au sens littéral : la retenue de la fin. Mais avant la fin du monde, il y a la fin du lycée. Le bac passé, après plusieurs années d’internat, il faut se dire adieu. On a vécu ensemble et c’est terminé. La conscience de cette fin est tout aussi violente que celle d’habiter une Terre agonisante et c’est à l’intersection de ces deux sentiments que se trouve le sujet profond des deux documentaires de Guillaume Brac : le deuil.

Du côté d’Hénin-Beaumont, c’est aussi la fin de l’année pour Linda et Irina, mais celle de seconde. Le milieu social n’a rien de commun avec celui des lycéen.ne.s de Die, tout comme Die n’a rien à voir avec Hénin-Beaumont. A Die, le soleil et la rivière ; à Hénin-Beaumont, la grisaille et la brique. D’un côté, de jeunes anarchistes, un groupe d’ami.e.s sans distinction genrée, et des profs bienveillants. De l’autre, un groupe de filles soudé, qui fréquentent parfois des garçons, mais juste comme amoureux potentiels, pas vraiment comme amis, et des profs laconiques, un CPE en costard-cravate. Alors qu’Irina reproche à Linda de ne pas sortir plus souvent avec elle, celle-ci réplique : « On est à Hénin-Beaumont, tu veux faire quoi ? ». Il est là, le problème : elles meurent de peur de s’ennuyer.

L’ennui, c’est « quelque chose de noir », absolument à éviter. Elles voudraient se réveiller avec envie pour le restant de leurs jours, être occupées à des choses qu’elles aiment (des métiers du soin, pour toutes les deux) et ne pas se laisser envahir par les pensées sombres. Mais pour l’instant, l’ennui est à Hénin-Beaumont où il n’y a rien à faire, entre ses petites maisons qui se ressemblent toutes, dans les rues goudronnées où l’on ne fait que passer parce que rien n’appelle à s’arrêter. L’ennui est au lycée, où derrières les masques sanitaires, les regards se perdent dans le vague pendant que les profs ânonnent des choses qui entrent par une oreille et sortent par l’autre. Cette forme désespérée, existentielle d’ennui, ce sentiment profond, c’est le signe avant-coureur de ce qui se joue dans Ce n’est qu’un au revoir : il y a un truc qui cloche dans le monde et il va falloir faire avec ou faire front.

Faire avec ou faire front, ça implique d’abord de faire face, et ici, c’est faire face à la fin. Jeanne raconte la disparition de sa soeur pendant une randonnée. Elle ne dit pas « morte », parle d’elle au présent. Elle dit qu’elle aurait voulu que ses camarades de chambre lui en parlent un peu plus, ou simplement un geste, une main sur l’épaule, un sourire contrit, pour dire « je sais, je suis désolé.e ». Le deuil, ça commence par là : la reconnaissance, le faire-face, donc. C’est un processus infini mais surtout actif, d’où la pertinence du terme « deuiller » créé par Léa Rivière dans son recueil L’odeur des pierres mouillées (Editions du Commun). Voilà ce que semblent proposer les deux films de Guillaume Brac, mis bout à bout : deuiller les amitiés de fin de lycée, deuiller la Terre pour mieux la défendre (le « Nous sommes la nature qui se défend » des Soulèvements de la Terre s’applique très bien à nos babos de Die).

Rien ne cesse jamais vraiment d’exister. Il y a des traces de ces adolescent.e.s dans les films de Brac, où la caméra se fait veilleuse et témoin. Elle est à distance mais à la même hauteur que les sujets qu’elle capte. Linda pleure devant elle, sans honte, de devoir quitter Irina, la première à qui elle se voit autorisée à s’attacher. C’est un trace de plus, celle d’un passage, d’un premier deuil à effectuer. La fin du lycée est comme la fin du film et Brac nous invite à tourner la page, avec toujours la possibilité de la relire.

Ce n’est qu’un au revoir et Un pincement au coeur / de Guillaume Brac / 1h41min / France / Sortie le 2 avril 2025.

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