
Life of Chuck eût pu tout autant s’appeler La Vie est belle (1946). Dans le chef d’œuvre de Franck Capra, qui atteste exemplairement que les bons sentiments peuvent fonder de grandes œuvres, la vie de George Bailey s’appréhendait selon deux chronologies : l’une, réelle, qui le conduisait au désir suicidaire, et l’autre, sous l’intervention d’un ange, qui le projetait dans un monde alternatif qui ne l’a pas vu naître. Il fallait alors avoir déjà vu l’existence a priori ratée de Bailey pour qu’elle nous apparaisse enfin, miraculeusement, lumineuse et remplie. Par sa légèreté de ton et sa dramaturgie que sous-tend sa visée didactique, le film de Mike Flanagan s’inscrit dans cet héritage classique qui assume sans complexe une éthique optimiste, surprenante au vu de la gravité présupposée de son sujet.
Une portée édifiante qui a le bon goût de se dévoiler à mesure que se succèdent les chapitres de l’existence de Chuck (Tom Hiddleston) racontée à rebours, de sa fin à son origine, fidèlement à l’œuvre source de Stephen King. De cette structure, le film tire l’essentiel de son charme. D’abord étrange et nébuleux, alors qu’on nous jette dans un monde en cours d’apocalypse, lente et inéluctable, sous le signe d’une nécessaire résignation, tandis que des spots publicitaires indénombrables nous présentent Chuck, remercié pour ses trente-neuf ans de service. Lequel Chuck, détail absurde, n’est connu de personne. La fin de ce premier chapitre – qui constitue donc le troisième acte – prendra soin de semer un indice sur le régime de cette réalité, tout en introduisant son thème lyrique, conjuguant ensemble l’objectif et le subjectif, monde au-dehors et monde au-dedans. La fonction de cette trame rétrospective apparaît double : impliquer le spectateur par le ludisme d’un récit qui progressivement (mais assez vite) s’élucide, et soutenir sa morale de l’instant ; la vie, la puissance d’être, s’affirmant in fine par la conscience de la mort.
Une morale que d’aucuns jugeraient naïve, alors même que la naïveté n’exclut pas la vérité. Bien au contraire. S’il y a du naïf, ou plutôt du simplisme mêlé de sentimentalisme, il réside plutôt dans les ficelles d’un scénario et d’une mise en scène tout entiers dévoués à l’illustration de sa morale, à défaut de son incarnation. Non content d’ouvrir son film par une lecture du poème clé de Whitman, « Song of Myself » (« Chant de moi-même », 1855), certes filmée comme en passant pour s’attarder sur l’enseignant blasé joué par Chiwetel Ejiofor, Flanagan nous gratifie d’une seconde lecture, avec explication de texte de l’institutrice en prime, qui achève d’éclairer l’ensemble : « Suis-je en contradiction avec moi-même ? Alors c’est parfait, je me contredis / Je suis vaste, je contiens des multitudes ». Si le poème et le scénario nous l’assènent, cette implication du monde dans le moi, le monde mourant toujours avec soi, et ainsi l’étendue infinie des qualités et des possibilités de l’être, hélas, cette multitude à l’issue du métrage, on ne l’aura jamais vue.
Car l’émotion qui submergeait le spectateur de La Vie est belle jaillissait de ce qu’on avait d’abord parcouru de la vie de Bailey, appréhendée dans sa faillite. Hormis les deuils terribles qui émaillent les premières années de Chuck, la multitude de cet homme idéal, qui ne saurait pourtant absenter les contrastes et les turpitudes, s’élide : riche comptable, danseur d’exception, père de famille fidèle depuis l’enfance, aveugle au surgissement d’une beauté à l’ardente chevelure, cet homme ordinaire pas si ordinaire paraît quoiqu’on en dise aussi pur que la dentition du toujours séduisant Tom Hiddleston. Et les vastes hors-champ de cette existence, que l’on traverse certes par fragments, échouent à la suggérer, tant ce que le récit esquisse du personnage se montre exempt d’aspérité. L’infinie richesse d’une vie, la mise en scène ne la charrie pas non plus, trop sage et cantonnée à dramatiser chaque moment, chaque dialogue, que soulignent un lent travelling avant et une musique sommaire. Le propos apodictique du film, bien sûr, le justifie, invitant le spectateur, au diapason de Chuck, à éprouver tout instant comme un événement. Quitte à négliger, donc, la vérité de l’expérience humaine.
Outre son épilogue fantastique auquel peu d’être humains resteraient insensibles, « l’homme entier [étant] tout entier irréversibilité » (Jankélévitch, L’Irréversible ou la nostalgie,1974), ce sont les scènes musicales qui sauvent surtout Life of Chuck de l’oubli. Morceau de bravoure médian, la danse improvisée de Chuck qui survient à un carrefour, spatial et narratif, se révèle le cœur de l’œuvre, concentrant toute sa philosophie du temps et de l’existence. Si Chuck ne saura pas interpréter sa pulsion de vie subite, le spectateur, lui, aura saisi une image, que la dernière partie se chargera de compléter. Une image-souvenir qui traverse la mémoire du comptable tandis que pulse le tempo d’une batterie. Sans cause exogène et tout à fait arbitrairement, le corps se met en branle pour un instant de grâce affranchie de la temporalité vécue, ordonnée, séquencée. Narrative.
Flanagan saisit et réfléchit la danse comme un espace de temporalité pure, ouvert sur des nappes de passé, exaltant plus largement la puissance de l’acte créateur, unique anti-destin. Du narratif, Chuck nous fait symboliquement basculer pour un moment, une pause, vers l’esthétique. Life of Chuck rappelle ainsi la valeur esthétique de la comédie musicale et de la danse au cinéma : brisant la chaîne des événements qui tissent l’intrigue, la danse suspend l’action, offrant un temps de contemplation où l’on jouit du mouvement mais aussi plus pleinement, par son intrinsèque gratuité, de la durée. Le temps ne passe plus, on ne sait quand les corps vont s’arrêter ; pour un instant, la mort peut s’oublier.
The Life of Chuck / de Mike Flanagan / Avec Tom Hiddleston, Mark Hamill, Chiwetel Ejiofor, Karen Gillan / 1h51min / U. S. A / Sortie le 11 juin 2025.