Imperial Princess

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© Shellac

Cinéaste de la marge, Virgil Vernier est l’auteur d’une œuvre protéiforme à l’intersection de la fiction, du documentaire et de l’art vidéo, et s’attache depuis ses débuts à dépeindre une Europe ultra-contemporaine, déliquescente et mythifiée. Sa démarche, qui tient autant du conte que de l’ethnographie, l’a déjà mené à poser ses caméras aux pieds des utopies bétonnées du Grand Paris (Mercuriales, 2014), dans la première technopole d’Europe (Sophia Antipolis, 2018), ou encore dans le toc merveilleux de la principauté de Monaco (100.000.000.000.000, 2024). Moyen-métrage improvisé en parallèle du tournage de son prochain long, Imperial Princess prend à nouveau pour théâtre la ville-État monégasque, et décrit la lente bascule vers la paranoïa d’une jeune héritière russe abandonnée par son oligarque de père, au début de l’invasion de l’Ukraine.

Si, à première vue, le choix de focaliser ce docu-fiction sur un personnage russe, au moment même où Vladimir Poutine envoie ses troupes à l’assaut du territoire ukrainien, peut interroger, le cinéaste contourne cette ornière par deux fois. Premièrement, l’ancrage géopolitique et historique du film permet à Vernier de dresser un constat sur une frange de population minoritaire par le nombre mais au pouvoir immense : les ultra-riches. De yachts en résidences secondaires, la vie de Iulia et son père se déroule dans un hors-monde, et les conflits armés qui agitent la planète ne leur parviennent que sous la forme d’une rumeur lointaine et étouffée. Lorsque l’oligarque comprend qu’il ne peut plus retirer d’argent liquide et que ses biens commencent à être saisis, son retour précipité en Russie s’apparente à un réveil en sursaut, signant la fin d’une nuit paisible.

Deuxièmement, c’est en refusant de céder au manichéisme que le réalisateur traque, film après film, une étincelle d’humanité à sauver dans un monde en état de décomposition avancé. Ici, c’est cette adolescente livrée à elle-même, déconnectée parmi les déconnecté·es, qui se présente à nous sous la forme d’un journal filmé par ses soins, à l’iPhone. Énumérant ses jours de solitude, cadrant les panoramas bardés d’immeubles menaçants de Monaco, la jeune femme blonde et diaphane apparait comme le reflet spectral d’une princesse murée dans son palais. Son image ne nous parvient que par l’entremise de vitres, ou par les miroirs du studio de danse qui lui sert de pied-à-terre et, lorsqu’elle se superpose aux remous des vagues qui lèchent la jetée du port, son identité vacille sous nos yeux. Glissant lentement dans la paranoïa, Iulia devient un fantôme qui hante la principauté – à l’école, même ses camarades lui disent ne plus souhaiter sa présence.

La bienveillance avec laquelle Virgil Vernier filme son personnage – ou plutôt, avec laquelle il la regarde se filmer – tranche avec la laideur du mode de vie de ces millionnaires flambeurs et malheureux, saisie par le capteur basse résolution du smartphone. Loin de l’imaginaire bling-bling associé à cet univers, le cinéaste nous en révèle la médiocrité esthétique. Béton, grillages, interminables couloirs de galeries marchandes : Monaco est une cage dorée, son faste un paravent. Clos sur lui-même, ce paradis mortifère où déambule la jeune femme est un cauchemar duquel on aimerait la voir se réveiller, à l’image de ce souvenir terrible du Grand Prix : depuis la fenêtre de son appartement, elle assiste avec son père à un accident qui se termine dans les cris et les flammes. Quelques instants plus tard, son téléphone capture de jeunes hommes paradant à bord de leurs voitures de sports, pneus crissant et moteurs rugissants, et le film de se refermer sur cette image tragique d’une communauté asphyxiée par son propre délire de puissance.

Imperial Princess / de Virgil Vernier / Avec Iulia Perminova / 0h48 / France / Sortie le 21 janvier 2026.

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